2. La matière ne change rien à l’affaire


Le Monde vient de publier une tribune sur "Le livre face au piège de la marchandisation" qui fait un certain bruit tant l’attaque contre le numérique est violente.

D’autres sont mieux placés que moi pour répondre, et ont déjà commencé à le faire. Je me contenterai d’une remarque liée à ce que je connais le mieux, à savoir la situation des auteurs d’ouvrages scientifiques. Lorsque les auteurs de la Tribune s’inquiètent de la chose suivante (je cite) "Cependant, nous ne pouvons nous résoudre à réduire le livre et son contenu à un flux d’informations numériques et cliquables ad nauseam ; ce que nous produisons, partageons et vendons est avant tout un objet social, politique et poétique", ils se trompent de combat.
Un livre est un texte et il est indifférent qu’il nous parvienne par n’importe quel support. Si le support numérique est plus performant, plus souple et plus pratique, plus confortable aussi que le papier, il l’emportera. Ce qui importe dans le livre est le texte. Si ce qui importe est autre chose que le texte, à savoir le support, nous ne sommes plus des lecteurs mais des bibliophiles.

On ne peut pas opposer aux possibilités offertes par le numérique de publier des textes qui ne soient pas marcantiles car l’édition papier a suffisamment montré qu’elle se souciait non pas tant de la qualité que de la quantité de ce qu’elle vend.

Pour ma part, les ouvrages papier que je publie sont des ouvrages universitaires. Ils sont vendus à très peu d’exemplaires, et ne me rapportent rien, ou presque rien. Je préférerais mille fois qu’ils ne me rapportent rien du tout, qu’ils soient en numérique, et que la faiblesse de leur prix leur permette au moins de circuler dans la communauté scientifique. Il vaudrait infiniment mieux que les étudiants puissent les acheter et les lire et que la communauté scientifique soit ainsi renforcée et constituée. Or l’édition papier ne simplifie et ne facilite pas la publication des ouvrages scientfiques.

Il n’y a qu’à prendre en compte les délais de publication. Presque quatre ans entre la version qu’on envoie d’un manuscrit et sa publication dans une maison d’édition traditionnelle, compte tenu des corrections, des va-et-vient des manuscrits, et enfin de la commercialisation. Quatre ans pendant lesquels, évidemment, on a travaillé, avancé, pendant lesquels la pensée s’est modifiée. Les délais bien plus courts qui sont ceux de l’édition numérique sont infiniment plus adaptés à la vie scientifique. Et quatre ans plus tard, le pilon qui n’existe pas dans le numérique.
Les idées ne sont pas des biens que l’on vend et que l’on achète. Il faut qu’elles circulent. Elles n’ont de sens que dans la circulation la plus simple et la plus facile qui soit. Avec les délais les plus courts et les possibilités les plus ouvertes.

Je n’ai rien contre le fait qu’on puisse cliquer et télécharger les idées. Je pense que ce serait tout à fait favorable au fonctionnement de la communauté scientifique. Le numérique n’est pas une logique de la marchandisation mais de la facilitation de la circulation des idées. C’est tout à fait cohérent avec les exigences de la communauté scientifique. Je pense que le numérique est parfaitement en accord avec les exigences de la vie scientifique, qu’il est un renforcement de la conversation mondiale que doit être la vie scientifique et qu’il faut sortir de cette vision rétrograde du monde, fondée sur une logique de l’affrontement qui n’a aucun intérêt.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 6 septembre 2012.



3 Messages de forum

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