La structure des bords des mondes est, depuis que j’écris sur Internet, une structure dynamique. Il importe sans doute pour moi que je puisse remonter aussi loin dans ma mémoire et que je me souvienne toujours avoir eu comme jouet préféré le langage. Ce qui d’ailleurs, ne me renvoyait pas dans la solitude de mon monde intérieur mais donnait lieu à des jeux sans fin, protéiformes, métamorphiques, dont je ne me suis jamais lassée, quelles qu’aient été les complexités qui, par la suite, soient devenues les leurs. Je pense que je continue dans la langage ce geste qui a été celui de mon enfance, qu’il ne cessera pas de m’animer, ou que, puisqu’il est possible qu’il cesse un jour de m’animer, alors je disposerai d’un critère sûr pour penser que je ne suis plus moi.
Puis les bords des mondes. Je suis passée d’une écriture linéaire, un billet par jour, dans la même série, les uns suivant les autres, à la structure dynamique des bords des mondes. Car les structures sont dynamiques de même que la logique, qui passe pour les règles strictes de la pensée, et qui est au contraire, dès qu’on en fait un peu, la dynamique même de ce que nous pensons. Cette structure dynamique a mis quelques temps à trouver sa forme, et en cela je me suis rendu compte que les interactions entre les bords des mondes et moi étaient des interactions dynamiques : ils ont trouvé leur forme, parce que moi qui venais tous les jours tissais à peu près un entrelacs de textes théoriques, dans la rubrique intitulée Objectivement, du point de vue de nulle part, de liens à l’image et de textes sans dimension théorique et avec des dimensions autres, que je ne sais pas pour le moment définir, dans la rubrique « Subjectivement, d’un autre point de vue », intitulé qui évidemment ne convient pas, est en travail, en amendement, puisque c’est pour le moment d’un seul point de vue négatif qu’il est saisi, ce qui est absurde. Mais je ne sais pas en saisir la dynamique propre. On pourrait dire si on veut, on dirait académiquement, philosophie et littérature mais je ne le dirais pas ainsi, sauf pour la philosophie.
Bref, cela n’importerait sans doute que pour moi, si cette structure ne venait affleurer à présent dans tous les textes qui s’écrivent ici, aux bords des mondes. Je ne me sens pas de compétence pour parler de l’écriture numérique, je la pratique, je la lis, et je l’aime. J’ai l’impression qu’il y a une possibilité qui est donnée, dans la forme du blog, de ne pas écrire comme on écrit sur papier. Puisque c’est l’interaction avec le blog qui a fait apparaître ces déterminations, il m’a semblé qu’il y avait là une possibilité offerte par l’écriture sur Internet que je souhaitais utiliser. Avec toujours cette question en tête : comment rendre compte de l’impression qui m’habite, qu’il est très différent d’écrire sur Internet et d’écrire sur papier alors que pourtant, dans la lecture, dans le rapport que nous avons à l’écrit, pour moi, le support n’importe pas ? On vise dans l’écrit les pensées d’un autre, et le support est transparent. Tant mieux si cette transparence rejoint celle d’un objet immatériel. En revanche, écrire sur Internet, et écrire sur blog est une chose différente : pourquoi ? Compte tenu, évidemment, de ce que ces lignes ici sont entièrement liées à mon expérience d’un peu plus de trois ans des blogs, et d’un peu plus d’une année des bords des mondes qui ont commencé à se déployer en juin 2011.
Par exemple, je ne savais pas que les images pour moi avaient une telle importance, je ne considérais pas que le sens de la vue était aussi central dans mon expérience du monde alors qu’ici, c’est-à-dire dans ce lieu numérique que sont les bords des mondes, il se tisse des images que je saisis avec mon iPhone, c’est très amateur et sans aucune prétention évidemment, et des images qui s’impriment dans mon esprit et qui ne répondent pas directement au monde. C’est la raison pour laquelle je les ai intitulées Le Temps n’existe pas. J’ai vu cette rubrique prendre place entre ce que je savais, mon intérêt jamais démenti ni affaibli pour la philosophie, et ce à quoi je ne savais pas donner de forme ni de place dans le monde, mon besoin d’écrire autrement aussi, sans que je sache si cet autrement est ou n’est pas littéraire, ce qui ne me paraît pas être une question décisive.
Évidemment, ce qui est important ici n’est pas ce qui me concerne, mais la compréhension et l’extension de mon expérience du monde immédiat et numérique. Ce qui importe est que mon expérience de cette région numérique du monde me fasse faire une expérience plus vaste.
Puis l’idée m’est venue, pour assurer l’unité des bords des mondes, de faire des séries de textes sur le même thème. Idée insuffisante et encore descriptive, qui ne portait pas en elle sa propre dynamique. Il suffisait donc de l’installer aux bords des mondes pour qu’elle la trouve. Tentative en cours.
C’est ici que la structure du blog intervient directement avec l’écriture numérique : une idée, une phrase transposée d’une branche à l’autre du blog, objective, subjective, imagée, va se déployer différemment mais au fond, ce sera le même caillou dur auquel chacun des textes de la série renverra. J’ai été saisie de la façon dont, dans un colloque par exemple, ou dans un séminaire, il est possible de comprendre parfaitement quelqu’un dont on ne comprend pas très bien la langue, ou qui ne parle pas très bien la nôtre, avec une certitude que nous visons le même objet de pensée. C’est ce que je tente ici : viser le même objet de pensée à travers la variation des séries des bords des mondes.
1ère mise en ligne et dernière modification le 14 août 2012.

