L’opacité de la transparence


Je ne connais rien de plus opaque que la transparence.
Je n’ai toujours pas compris comment les peintres ne sont pas tous devenus fous à tenter de saisir la transparence de la matière, la transparence teintée et presque sombre d’objets impassibles à notre regard, indifférents à lui. Les objets hiératiques et indifférents à la complexité de ce qu’ils sont et de ce qu’ils représentent, laissent passer la lumière, déforment très légèrement le regard, transforment les teintes et on sait l’évidence de leur présence, sans pouvoir en saisir la note.

Bien sûr, plus tard, ils se briseront, et laisseront en suspens le mystère opaque de leur transparence. Contre lequel les question se brisent.

La transparence est plus opaque que la nuit la plus sombre. Je m’y retrouve encore moins, fascination intacte. Nuit d’encre, je m’en souviens, nella notte buia, je me souviens des songes qui entrèrent autrefois dans ces mots, et dans les espaces et dans les lointains de leur traduction, qui à présent ne les quittent plus, ne s’en détachent pas, même si je ne pourrais pas les retrouver un à un, mais seulement les invoquer, dans le silence de la conscience et de la mémoire qui me laissent à peine les retrouver.
La matière qui résiste et arrête nos gestes, retient nos doigts, et l’eau transparente même qui sans elle se répandrait, laisse indifféremment la lumière la traverses et nos regards aussi. Je l’ai vue déjà arrêter la matière, retenir la poussière, accrocher des fibres minuscules de matière délitée, je l’ai vue retenir la buée du souffle, et les traces ensuite qu’on y dessine.

Parfois le monde est transparent.
Je ne saurais rien en dire de plus précis. Parfois il se laisse traverser, du regard comme du geste, je ne comprends pas ces impressions, parfois le monde est insaisissable, il devient silencieux, et impassible, il ne se perçoit pas, parfois les jours se traversent, les moments aussi, sans atteindre tout à fait la conscience.
Parfois le monde est à distance de la conscience. Il doit bien avoir la même consistance que celle qu’on lui connaît. Il doit bien arrêter les gestes et les décisions, retenir l’attention. Il doit bien être consistant. Résister et imposer, déterminer les emprises. Et pourtant, je ne sais pas pourquoi, il ne parvient pas tout à fait au seuil de la conscience.
Alors on demeure. Aux bords des mondes.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 5 août 2012.



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