De l’épidémie de portes qui claquent sur Internet


Il a été original et précurseur de se connecter. Et maintenant qu’être connecté est une chose assez démocratique, qu’il est facile d’avoir un blog, de publier ses idées, de participer à la discussion commune, il y a une nouvelle mode qui est en train de dessiner et qui prend de l’ampleur : le claquage de porte numérique. Ceux qui le pratiquent se reconnectent à l’occasion pour expliquer pourquoi, comment, à quelle occasion ils ont déconnecté, et pourquoi ils ont déconnecté d’un aspect d’Internet mais pas d’un autre, et que ce n’est pas pareil, et que bon, oui, peut-être, ils reviendront mais pas sous cette forme, autrement, etc … Certains ferment avec éclat leurs comptes et expliquent dans la presse papier pourquoi ils l’ont fait. Bref, épidémie de coming out : j’étais accro à Internet, je ne le suis plus.

Je me demande si cette épidémie a le moindre intérêt. Comme toute mode, elle ne fait que jouer d’un nouveau conformisme contre un autre. Mais on le sait, l’anti-conformisme n’est rien d’autre qu’une forme de conformisme.

Disons-le tout de suite : puisque chacun fait exactement ce qu’il veut, je ne vois pas l’intérêt de nous expliquer le comment du pourquoi il est là, puis pas là, plus là pour quelques temps, etc … . Être présent sur Internet n’est pas une obligation, y arriver ou en partir est un non-événement. Pour la raison très simple que les seuls événements sur Internet sont les textes, les photos, les billets de blog, les vidéos qu’on y dépose, les musiques qu’ont y rend accessibles aux autres. Nous ne sommes présents sur Internet que par ce que nous y déposons de traces de notre activité, de notre pensée, de notre vie. Ne pas y être est donc à mes yeux un non-événement. Les seuls événements sont les interventions que nous y apportons.

Cette épidémie de portes qui claquent renvoient d’ailleurs à un implicite très fort qu’il faut expliciter : Internet ne serait pas la vraie vie, Internet ne serait pas la vraie pensée. Implicitement, on veut donc nous faire comprendre que, en claquant la porte d’Internet, on va vivre et penser vraiment. C’est un peu comme dans les publicités. Malheureusement, il y a là une erreur logique et la contrapposée ne fonctionne pas. Il ne suffit pas de partir d’Internet pour vivre et pour penser vraiment, pleinement. On peut partir d’Internet et aller échouer devant la télé, faire ses courses au supermarché, passer l’aspirateur, remplir sa déclaration d’impôts, courir après un plombier.
Je serais tout aussi critique à l’égard de ceux qui pensent que la vraie pensée n’est pas sur Internet : la vraie pensée peut être n’importe où, elle peut se saisir de n’importe quel objet, de n’importe quel support parce qu’elle est fluide et adaptable et que précisément, elle ne se soucie pas des frontières que l’on tente de dresser.

Or, il n’y a pas de frontières entre Internet et le monde immédiatement accessible. On peut avoir besoin, pour comprendre, supporter, transformer le monde dans lequel nous sommes immédiatement plongés de le médiatiser par le truchement de son écran, de son ordinateur, de sa pensée se faisant sur Internet aussi, parce que le support est indifférent à la pensée. Quand je lis, les pensées des autres me parviennent, et elles peuvent aussi bien me parvenir par Internet, c’est-à-dire par les réseaux sociaux ou par les blogs, que par le papier ou la voix, que cette voix soit enregistrée, ou immédiatement présente, ou dans le téléphone, ou encore diffusée par Skype. Cela n’a aucune importance au regard de la pensée. Je récuse tout autant la nouvelle fracture qu’on tente de nous imposer d’un web noble, qui serait les blogs, et d’un web bavard que constitueraient les échanges dans les réseaux sociaux. Il y a des transferts de causalité entre Internet et le monde immédiatement accessible qui font que c’est un seul et même monde dans lequel nous échangeons des idées, des informations, dans lequel nous faisons du lien, ce qui est une des activités dans lesquelles se manifeste l’intelligence. Il y a des rencontres et des enrichissements mutuels dans les réseaux sociaux. J’ai du mal à croire que les claqueurs de porte n’ont que des discussions profondes et sublimes avec leur voisin de palier.

Ces nouveaux ermites pensent faux, voilà tout. Car le mouvement vivant de la pensée et de l’intelligence est de refuser les frontières et de relier ce qui paraît disjoint. La pensée est un mouvement fluide qui n’a que faire des frontières absurdes que certains s’imposent à eux-mêmes. J’ai appris qu’il y a toujours partout de quoi nourrir sa pensée et sa réflexion. Il suffit de savoir regarder.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 29 juillet 2012.



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