La forme de l’humaine condition numérique


Je ne m’exclus pas de ce que je vais écrire, évidemment. Chacun "porte en soi la forme entière de l’humaine condition" (Montaigne, Essais, Livre III, chapitre 2, "Du repentir"). Or je tourne autour de la question du jeu social, et des réseaux sociaux, et de la façon dont il se duplique, se répète sur Internet dont il faut chercher ailleurs la radicale nouveauté.

Précisément, il me semble que bien des reproches que l’on adresse à Internet sont le fait, non d’Internet, mais du jeu social et de la conduite de soi dans le jeu social. Ainsi, on lit communément qu’Internet développerait une sorte de penchant incontrôlé à l’égocentrisme. Notre époque serait devenue égocentrique parce qu’Internet nous donne un outil pour renforcer ce type de rapport à soi.
Il faut d’abord remarquer la conception morale sous-jacente à une telle affirmation. Elle est implicite mais puissante, et peut-être d’autant plus puissante qu’elle est implicite. En quoi est-ce une faute morale que de s’intéresser à soi ? L’égocentrisme n’est pas l’égoïsme. Il n’en est pas même un marqueur. Nous avons des arguments puissants, par exemple si nous sommes kantiens, pour condamner l’égoïsme mais l’égocentrisme ne tombe pas sous le coup de ces critiques.
On trouve le même horizon chez Montaigne : "Si le monde se plaint de quoi je parle trop de moi, je me plains de quoi il ne pense seulement pas à soi" (Montaigne, Essais, III, 2). N’est pas Montaigne qui veut, j’en conviens, mais chacun porte en soi ce rapport à soi et le besoin de cette étude de soi. Internet n’en est pas fautif et l’oubli de soi convient aux saints que nous ne sommes pas.

Cet égocentrisme numérique ne m’apparaît pas plus que l’égocentrisme immédiat En effet, j’ai choisi de remplacer la distinction monde réel / monde virtuel qui est absurde parce qu’Internet est une extension du monde réel par celle de monde numérique / monde immédiat dont les qualifications désignent les conditions d’accessibilité et non pas des distinctions ontologiques. Or ce monde immédiat, nous dit Montaigne, n’est rien d’autre qu’une "branloire pérenne". "Le monde n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Egypte, et du branle public et du leur. La constance même n’est autre chose qu’un branle plus languissant." (Montaigne, Essais, III, 2).
Les choses se dessinent plus nettement : on fait reproche à Internet de ce qu’on devrait reprocher à notre monde. On devrait lui reprocher de passer trop vite, de nous enlever ceux qui nous sont chers, de basculer dans le néant, et tous ces crépuscules qui s’accumulent sous nos pas. Mais cela n’a pas de sens. Alors on reproche à Internet de n’être qu’un défilé trop rapide. Il me semble que j’entends là notre reproche à l’égard du monde.
Montaigne nous éclaire sur le fait que le passage du temps a du sens dans sa rapidité même et qu’il nous renvoie à ce que notre condition a de plus intime et de plus essentiel : "Je ne peins pas l’être. Je peins le passage : non un passage d’âge en autre, ou, comme dit le peuple, de sept en sept ans, mais de jour en jour, de minute en minute. Il faut accommoder mon histoire à l’heure" (Montaigne, Essais, III, 2). Cela a donc du sens de s’inscrire dans le défilement du temps et de ce qu’il a de plus rapide. Je crois que Montaigne aurait aimé Internet et qu’il aurait eu un compte Twitter. Que d’ailleurs il a.

"Mais est-ce raison que, si particulier en usage, je prétende me rendre public en connaissance ? Est-il aussi raison que je produise au monde, où la façon et l’art ont tant de crédit et de commandement, des effets de nature crus et simples, et d’une nature encore bien faiblette ?" (Montaigne, Essais, III, 2). Se rendre public, telle est bien la surprenante nouveauté d’Internet contre laquelle on veut nous mettre en garde : l’indécence d’Internet, l’indécence de parler de soi, l’indécence de se manifester soi sur Internet. C’est-à-dire d’être particulier et de se rendre public. Comme si l’espace public était réservé à ceux qui l’ont confisqué. Et qui d’ailleurs ne nous parlent que d’eux et de leurs ambitions.

Qu’en conclure ? Deux choses : qu’un classique nous aide à penser notre monde et qu’Internet exprime la forme entière de l’humaine condition et pour cette raison, je ne cesserai pas de m’y intéresser.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 28 juillet 2012.



1 Message

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