Être ou n’être pas archaïque 2.0. ?


Ce n’est pas tout à fait un billet d’humeur, mais je réagis à un article que Martine Sonnet a signalé hier dans Le Monde. Elle le ferait assurément mieux que moi, qui n’ai pas les outils historiques et sociologiques pour le faire, et peut-être en dira-t-elle quelques mots elle-même sur son blog dans lequel elle aiguise notre regard. J’y appose donc ma grille d’analyse. L’article est intitulé : "Hyper-connectée, la ménagère numérique manque de sommeil".

Qu’est-ce qu’être hyperconnectée ? On devrait penser que "connectée" ne suffit pas, il faut inventer un autre sens. Je subodore que vous êtes hyperconnectée quand votre connexion à Internet nous retient si souvent dans la journée que vous n’accomplissez pas les tâches qui sont les vôtres. Socrate pervertissait la jeunesse, Internet pervertit la "ménagère" qui a donc une tâche à laquelle tente vainement de la faire revenir sa dénomination.

Être une ménagère numérique, on comprend vite ce que c’est, c’est être une ménagère qui se connecte à Internet et l’article nous apprend que 78% d’entre elles le font "tous les jours". Contre 65% des ménagères classiques. Donc 65 % des "ménagères classiques", qui sont vraisemblablement celles qui n’ont pas Internet, sont connectées tous les jours ... Il y a un illogisme splendide dans cette situation ! Les ménagères classiques (qui sont connectées à Internet moins d’une fois par semaine) seraient donc, selon l’article, 65% à être connectées une fois par jour. Personnellement, j’adore cette faute de logique.
Mais passons. Nous sommes aux prises avec une catégorie, ("la ménagère") qui elle-même peut être "classique" ou "numérique". J’adore aussi constater ces divisions du monde : sur les plages de l’océan, il y a ainsi un très beau partage du monde entre les plages "naturistes" (proches de la nature, donc pratiquant le nudisme), et les plages "textiles" (où vous apprenez qu’avec votre maillot de bain vous entrez dans la catégorie des textiles). On a besoin de catégories pour penser le monde, pour subsumer le divers de notre expérience, mais on a surtout besoin qu’elles ne soient pas idiotes.

Or une ménagère est, selon une terminologie bien établie de Médiamétrie, que l’article, dans son sérieux, ne manque pas de rappeler "une femme de moins de 50 ans, responsable des achats du foyer" et elle devient numérique quand elle "se connecte au moins une fois par semaine à Internet". Voilà une catégorie qui empêchera les instituts de sondage de comprendre quoi que ce soit à la réalité de notre monde. Et c’est tant mieux : les propositions d’achat que me fait Amazon me feront encore rire quelques temps.
Pour ma part, j’ai des questions : une femme cesse-t-elle d’être une ménagère passée 50 ans ? Et cesse-t-elle, pour dire les choses clairement, de faire le ménage et de préparer les repas donc d’assumer les achats inhérents à ces deux tâches à son cinquantième anniversaire ? Que devient-elle ensuite ? Comment appelle-t-on leur compagnon si elles en ont un : un ménager ? Je ne comprends pas pourquoi on ne trouve pas ce terme. Il n’assume pas une part des achats ? C’est un étrange modèle de société et de vie de couple qui suppose tout de même des archaïsmes et des fixités dans les conduites dans lesquels je ne vois pas qui d’entre nous se reconnaît.

Passons au plus grave. Certes le partage des tâches, on le sait, est encore loin d’être réalisé. Les femmes font plus le ménage que les hommes, pour dire les choses clairement, en général du moins. Faire le ménage, assumer les tâches quotidiennes liées à la vie de famille fait-il de celui ou de celle qui le fait un ménager ou une ménagère ? La tâche accomplie volens nolens impose à la personne une classification. Or cette même personne a d’autres activités dont on voit mal pourquoi elles ne la catégorisent pas. Toute fonction ne donne pas lieu à une catégorie ontologique.
C’est bien le danger que dénonce l’article qui s’interroge : "La traditionnelle image de la ménagère serait-elle écornée par l’assiduité avec laquelle elle se connecte à Internet ?". Serait-ce grave d’écorner une traditionnelle image en se connectant à Internet ? Il y a une donc une photo de la famille traditionnelle que la femme met en danger parce qu’elle est connectée à Internet ? En tous cas, ce n’est pas une image numérique.

Là je vais dire les choses plus clairement et plus abruptement mais aussi plus personnellement que je ne le fais d’habitude. Dans ma famille maternelle, les femmes ont toujours travaillé. Je viens d’une famille de la campagne ariégeoise, j’en sais seulement des bribes pour n’avoir jamais connu ma grand-mère. Elles tenaient la maison, lavaient le linge, ce qui à l’époque, prenait entre 6 et 9 heures, faisaient le jardin, cousaient, réparaient, embellissaient, soignaient, prenaient soin des enfants, des vieux, des malades, faisaient la cuisine, mettaient des herbes odorantes dans la bassinoire, consolaient les enfants qui pleuraient, leur préparaient des desserts odorants.
Ce n’était pas des ménagères. Non plus que ma mère qui a toujours travaillé elle aussi, et à la maison et en dehors, non plus que moi qui garde d’elles toutes, dont je suis fière de venir, le sens du travail obstiné qu’elles partageaient avec les hommes. C’est elles et eux qui me l’ont donné même si je suis bien incapable de faire aussi bien qu’elles dans les tâches quotidiennes. Ces femmes qu’on appelle des ménagères travaillent. Toutes. Et elles m’ont donné le sens de l’obstination qui est une des choses qui me sert le plus dans la pensée : tenir sa ligne, jusqu’au soir, et voir où elle conduit. Ne pas reculer. Comme mon arrière-grand-mère qui remontait la terre dans les jardins en terrasse après les orages, dans un panier d’osier qu’elle posait sur sa tête. Ne pas céder, même face à l’orage. Et revenir.

Si elles écornent le temps dévolu au ménage, qui est un travail, non reconnu et non valorisé mais un travail, cela signifie simplement qu’elles redistribuent leur priorité. Voire qu’elles empiètent sur leur sommeil nous dit l’article. Je regrette d’ailleurs d’avoir écrit ce billet qui suppose que la bonne ménagère ne se connecte pas et dort 8 heures par nuit pour être disponible et de bonne humeur. Les lourdeurs, les pesanteurs, les archaïsmes des représentations qu’il véhicule sont sans fin. Je m’y perds. Une chose me rassure : tant que nous serons examinées avec des outils pareils, nous pouvons être tranquilles, personne ne comprendra rien et que nous serons à l’abri du marketing.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 22 juillet 2012.



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