Fluidité d’Internet (et contre sa taxation)


Il faut continuer à penser la fluidité des points de passages entre les deux régions hétérogènes de notre monde, à savoir celle à laquelle nous avons accès directement, par l’intermédiaire de nos sens, et celle à laquelle nous n’accédons que par l’intermédiaire de notre ordinateur. Car cette expérience est celle même de la fluidité de nos mouvements et de nos perceptions, relayée par la technique.
Dans ce mouvement, je constate que la technique nous permet d’agir de plus en plus fluidement, qu’il est de plus en plus simple d’être connectés partout où nous nous trouvons, et que le politique, n’y comprenant rien, envisage d’imposer des droits de douane. J’ajouterais donc cette absurdité à toutes celles que repère déjà François Bon .

Je soutiens en effet que l’hétérogénéité est beaucoup plus relative qu’on a voulu le penser quand on a pensé Internet comme un monde virtuel par opposition au monde réel. Cette distinction est aussi absurde que les taxes au point de passage de l’un à l’autre, à savoir sur l’écran de notre ordinateur.
Une des figures de cette opposition convenue et usée qu’on souhaite lire se focalise sur la dénonciation des amitiés virtuelles et de leur insignifiance. Même si rencontrer autrui dans le monde immédiatement accessible et ne pouvoir l’atteindre que par un ordinateur ne sont pas des expériences tout à fait superposables, sur ce point là aussi il faut atténuer la pensée de l’hétérogénéité. Je reviendrai sur la question de l’amitié, qui a été abordée par Milad Doueihi, et je me concentre aujourd’hui sur la perception d’autrui. Mais a-t-on jamais reproché à un philosophe du XVII ème de plonger dans l’absurdité parce qu’il avait un correspondant qu’il n’avait jamais rencontré ?

On peut certes se demander quel est le type de perception que nous avons d’autrui sur Internet. Or, je reviens ici à Merleau-Ponty, "Il y a un objet culturel qui va jouer un rôle essentiel dans la perception d’autrui : c’est le langage." [1]. Et Internet nous plonge au cœur du langage, par lequel nous sommes dans la perception d’autrui.

Ce qui est extrêmement important ici est que la fluidité de la pensée de Merleau-Ponty nous amène à ne plus penser de rupture, de frontière entre extériorité et intériorité.
Merleau-Ponty récuse ainsi « le préjugé qui fait de l’amour, de la haine ou de la colère des "réalites intérieures" accessibles à un seul temoin, celui qui les éprouve. Colère, honte, haine, amour ne sont pas des faits psychiques cachés au plus profond de la conscience d’autrui, ce sont des types de comportement ou des styles de conduite visibles du dehors. » [2].
Certes, pour Merleau-Ponty, cette évidence passera par le corps. Mais rien n’empêche de penser qu’elle nous est possible aussi par la présence écrite d’autrui et de soi dans un monde commun, qui est un prolongement des mouvements de notre corps sur Internet.

Ce que nous voudrions croire notre intériorité ne peut pas se contenter d’une existence purement intérieure. Elisabeth Anscombe défend dansIntention une thèse tout à fait similaire : de ce que je manifeste dans le monde, les autres peuvent remonter à mes intentions, sur lesquelles je n’ai pas constamment le dernier mot.
On en fait l’expérience dans les situations où autrui récuse nos déclarations d’intention et, à la vue de notre conduite, nous soutient que nous n’avions pas l’intention de faire ce que nous prétendons vouloir faire. Cette affirmation d’autrui peut être fausse, certes, mais elle a du sens. L’exemple que prend Anscombe est très simple : si je dis que je monte chercher mon appareil photo, et qu’on me répond que, non, il est en bas, je ne peux pas continuer à prétendre aller chercher mon appareil photo. Les autres seront parfaitement en droit de m’objecter que je n’ai pas l’intention que je prétends avoir.
La vie intérieure n’est donc pas si intérieure qu’on le prétend. Il faudrait rapporter tout cela à ce que Jacques Bouveresse a appelé Le Mythe de l’Intériorité. Je n’en ai pas la possibilité dans ce billet.

Mais je constate toutes les frontières absurdes contre lesquelles il faut se battre, toutes les erreurs de pensée qui nous compliquent le monde et empêchent nos mouvements et leur fluidité, outre celle, sur laquelle je reviendrai un jour, qui veut opposer constamment philosophie continentale et philosophie analytique. Ai-je commis une faute contre les lois de la pensée à utiliser en même temps dans un même billet des auteurs de traditions différentes ? Je ne le crois pas. En tout cas, c’est ainsi que j’ai trouvé la fluidité de ma pensée.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 1er juillet 2012.


[1] Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Gallimard, 1945, p. 407.

[2] Merleau-Ponty, Sens et Non-Sens (1948), Nagel pp. 107-109.


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