En finir avec les archétypes 2.0


Ce billet a été écrit à huit mains. Il est signé de Christine Genin, de Claudine Mangen-Sales, de Canan Marasligil, et d’Isabelle Pariente-Butterlin. Les commentaires sont ouverts et vous pouvez tout simplement signer si vous le souhaitez.

Il est peut-être temps d’en finir avec les archétypes.
Internet est un monde neuf. Les possibles qui s’y ouvrent commencent à peine à être déchiffrés. Les horizons s’agrandissent et les frontières s’estompent ou plutôt, tendent à redevenir ce qu’elles ont toujours été : des artifices.
Il y a à inventer et à ré-inventer. À construire. À imaginer.

Sauf que …

Sauf que voir ressurgir ici des archétypes du XIXème siècle, sentant bon les greniers des maisons de campagne est chose étrange, dérangeante, et inutile. Pourquoi les greniers et les maisons de campagne ? Parce qu’un argument horripilant contre le livre numérique est l’odeur du papier. L’odeur du papier est une pestilence artificielle et l’industrie du papier est une des plus polluantes. Et les archétypes qui circulent sur Internet à propos des femmes sortent tout droit d’une vieille malle oubliée dans un grenier. Prenons par exemple l’analyse de la blogueuse littéraire. La femme doit y être décorative, charmante, a des humeurs et de temps en temps prétend à une petite conversation mondaine qui, rassurons-nous, n’a aucune prétention : http://lafeuille.blog.lemonde.fr/20... Bref, la blogueuse littéraire est Madame Verdurin 2.0. Qu’elle soit 2.0 ne change pas grand chose, nous sommes rassurés, la blogueuse littéraire tend à incarner un grand archétype : Madame du Châtelet ou Madame Verdurin. Elle est charmante. Elle tient un salon 2.0.

Les catégories sont des murs. Le pire, c’est que nous les créons nous-mêmes. Qu’avons-nous besoin de séparer hommes et femmes sur le net ? Les blogueurs analysent les "évolutions de la lecture" et les blogueuses partagent "un moment du récit de soi". Il y a sûrement des femmes qui racontent leurs lectures d’un point de vue personnel et des hommes qui analysent les tendances, et vice versa. J’aimerais que l’on m’explique pourquoi il serait pertinent de présenter l’analyse en séparant les blogueurs par leur genre. Un blog, c’est avant tout une voix. Si cette voix est assez forte, offrant un contenu intéressant, enrichissant, drôle, la possibilité d’une réflexion, d’une émotion, d’un échange... on s’en fiche de son genre, on lit puis on s’enrichit, ou pas, mais ce n’est pas le genre des auteurs qui dictera nos réactions. Le web c’est cette opportunité là : pouvoir faire entendre sa voix quelles que soient les idées véhiculées par certaines études. On devrait parler de contenu plutôt que de genre(s).

La femme ne crée pas ?
Avec quoi crée-t-on ? Quand il s’agit de création, quelle est la pertinence du genre ? Sommes-nous sexués dans tout ce que nous faisons ? Lorsque nous sommes sur Internet, que nous utilisons nos ordinateurs, que nous discutons, élaborons, pensons en commun, quelle est la pertinence du genre ? Et même à supposer que nous demandions à être entendues comme femmes, à développer une littérature de femmes, les archétypes sont pesants.

Ce ne sont pas ici "les hommes" qui sont en cause, puisqu’ils n’existent pas davantage que "les femmes". Les archétypes ressurgissent. Peut-être de manière inconsciente parfois, mais n’est-ce pas pire encore ? Des postures de mâle dominant se prennent dans la TL. Certaines femmes reprennent aussi ces formules profondément ancrés dans le discours dominant et les lieux communs. C’est d’un ennui pesant et à désespérer de l’intelligence de l’humanité … un ennui 2.0.

Le Manifeste Cyborg de Donna Haraway a plus de 20 ans déjà, peut-être serait-il temps de pousser les murs de la maison de campagne, de penser au-delà des dualismes et de comprendre qu’en ligne nous sommes parfois des ils, parfois des elles et parfois des illes, pour reprendre le joli pronom en ligne de fuite forgé par Thierry Hoquet dans Cyborg philosophie.

Il est temps d’entrer enfin dans le XXIème siècle !



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 9 juin 2012.



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