Hélas Orphée, 20


Ça ne change rien, ça recommence, même si ça s’arrête, ça ne change pas, ça ne changera pas, rien jamais, pour Orphée, rien ne changera jamais, ni demain, ni aujourd’hui, ça ne change pas, ça ne peut que continuer, tel quel, sans modification, sans modulation, sans espoir, sans possible, le temps est une ligne sur laquelle Orphée se déplace sans que ça ne change rien, jamais, rien du tout, ça ne changera pas.

Il remonte la ligne du temps, ou il se déplace sur elle, il la descend, il la parcourt, ça ne change rien, Orphée, hélas, dont l’âme est déchiquetée, on comprend bien ce qu’il cherchait, on comprend là où il allait, il n’y a pas d’illusion possible, lui-même n’a pas dû se demander longtemps, toutefois il a fallu les trouver, les pister, les deviner, et Orphée donc avançait le plus vite qu’il pouvait en direction, sur la ligne, il avançait vers, il les cherchait, il cherchait ce qui allait se produire mais ça prenait un nombre de pas infini, incalculable, personne n’aurait pu dire calculer dénombrer compter enregistrer le nombre de pas qu’un à un il avait fallu …

ça ne change rien. Il y a la suite des jours et elle ne change rien. Immobilité. À quoi nous sommes, non, pas nous, mais enfin, Orphée hélas, lui, est réduit à cette immobilité le long de laquelle il se déplace et contre laquelle il ne peut rien. Immobilité. J’imagine qu’il a été saisi. Ou foudroyé ? Ou glacé ? Ou pétrifié ? quand elle … mais il n’est pas tout à fait bienséant de lui demander à présent quelle est la nature exacte de sa douleur.

— Et vous, Orphée, comment vous sentez-vous ? Quelle est la nature exacte de votre douleur ? Pulsatile ? Vous nous livrez vos impressions ? Quel effet ça fait ? C’est comment, racontez, nous vous écoutons, c’est du direct.

Même en prenant un air de circonstance, nous n’obtiendrions pas de très bons résultats, je crois. De toutes façons, elle ne changera pas, elle ne changera jamais. Il a été pris au piège. Un instant a suffi pour qu’il soit pris au piège. Et plus rien à présent ne desserrera les mailles du filet qui, très sûrement, d’une emprise très sûre, enserrent, étouffent, étreignent sa marche. Plus rien. Orphée, hélas. Mais je ne sais pas si … enfin, on pourrait peut-être considérer, je n’en sais rien après tout, on ne peut pas savoir, je ne voudrais pas …

Il fait quoi, maintenant, Orphée le déchiqueté ? Il fait quoi, il la traîne où, il en fait quoi de sa douleur qui le laisse intact et en lambeaux ? Il en fait quoi, Orphée l’intact déchiqueté sans bouger ? Il n’a même pas crié, il n’a rien manifesté, il n’a rien, Orphée le déchiqueté le démembré, Orphée, intact, passe ton chemin, et va traîner plus loin ton âme déchiquetée.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 22 avril 2012.



1 Message

|Hélas, Orphée|
Hélas, Orphée, 25
Hélas Orphée, 24
Hélas Orphée, 23
Hélas Orphée, 22
Hélas Orphée, 21

mots-clés

Follow IsabelleP_B on Twitter

vos commentaires