Vase communicant avec FloH


Il fait noir. L’air est glacial. Elle dort encore, elle n’est pas sûre. Elle porte en écharpe la douceur de ses rêves, ce pan de drap chaud, ce tendre arpent de peau qui la frôle. Ou serait-ce un peu de la lumière du dehors.. Le jour revient. Hors cocon, le sait, son dos la lance. Mais elle ne songe qu’au nid de chaleur.. laisser courir ses doigts au doux grain, sentir sa respiration au creux de son cou. Avance, néanmoins, télécommandée.. Et ce trou d’obus au ventre.

Elle a peur de ne pas trouver les mots.
Ses poumons se soulèvent, entraînent le tissu..
En le voyant si paisible, elle se dit :
Elle ou respirer à son rythme”

Elle pédale, il fait noir. Elle est cette unique lumière vacillante et faiblarde. Deux-roues perdu dans les méandres d’avant l’aube. Elle ne trace aucun chemin dans la poix de fin de nuit. Égrène les heures en chapelet : “En pénitence de liberté prise, vous filerez ces heures de fatigue.. Brisure cassure.. enchainements absurdes. N’est plus qu’un funambule vidé de sa poésie sur fil inexistant, pantin par-ci, bouc émissaire par-là... Bouche les trous. Pierrot lunaire ne rêve plus et sa larme rare est de rage contenue..

Trouver les mots. Cette terreur qu’ils s’échappent. “Laisse-les”
Il est tranquille, il est assuré, sa passion se déroule, elle le suit.
La vie est partout où l’on sait la trouver. Et les mots vont avec.
Elle serait donc ce rire qui s’envole jusqu’à faire fi de la lourdeur des jours.”

Ce que c’est de se sentir robot. Où sont les dernières heures dormies avant minuit ? Il fait toujours noir. Le traître glacial, enserre son cou. Resserre ses hanches, atteind ses reins. Elle ne sait si c’est hier, demain, un jour il y a longtemps. Maintenant n’existe plus.. Toutes douleurs soudées, toutes résistances éprouvées, s’agrègent à l’instant, enclumes sur son dos. Sur son chemin la glue des jours de pesanteur avale sa roue. L’asphalte gourmand et gorgé d’eau, s’infiltre dans les pneus, la colle au sol. Ses jambes sont de plomb à mesure que le vent prend sa puissance, la traque, joueur, l’enveloppe, facétieux, et la suffoque, méchant. “Ne pas être en retard” Mange un trottoir. Ca grince, arrache la peau de ses oreilles, tire sur ses bras. Des forces opposées se sont donné le mot pour la plaquer au sol...

Le nez dans le goudron, voit la lumière qui scintille et les mots qu’elle entraîne.
Ces images gravées. Pense à l’éclair de ses yeux.
La vie est partout où on la voit.
Elle permettrait de s’apaiser, tourné vers soi, se taire, s’alléger, et retourner vers l’autre prêt à s’emplir”

Terrorisés, temporisons, rions léger car rien n’est grave et rien n’est important. Ou plutôt tout est grave et tout est important. Tout vous appesanti, vous ronge, vous enfonce sous le niveau de la mer, et immobiles englués figés dans votre prison-sol c’est comme si vous n’aviez plus qu’à attendre la fin.

Alors d’un coup de ce rire ailé vous vous envolez au dessus-de la mêlée boueuse et plombée et faites croire que vous êtes si lisse, que rien ne vous touche, que vous êtes ce bloc formidablement monolithique. Vous êtes arrimé au sol, rien ne vous déplace-transforme, rien ne vous émeut, alors que tout vous ébranle.. Ce rien pour eux, qui vous transperce, et vous, vous restez lacéré de tant d’inattentions. Alors vous souriez encore pourtant, et vous vous donnez d’être funambule sur votre fil léger, gardant votre équilibre au rythme de vos plumes rassemblées fendant le vide pour vous conserver cet équilibre si ténu.

Douceur de balancier, passage de l’encre à la feuille. Les mots vous bercent.
Elle les sent couleurs dans son oreille. Abeilles bourdonnent butinent.
La vie est toujours là quand on la cherche, mais quoi, ou qui ?
Serait Elle comme le mépris de nos blessures ?

Impossible de la fendre au couteau de boucher.

Trouver les mots qui déjouent, les mots-armures de l’ange déposé là.
Les mots qui s’insinuent, les mots qui passent partout.

Ne sent plus ses bras, oublie ses jambes.. “Mettre pilote automatique.. Pour voler ces quelques secondes de rêverie de plus” D’un sursaut de pensée elle abolit le gouffre, car c’est toujours la question du point de vue. Elle oublie les effluves du port au pétrole. Le vrombissement des moteurs, les nids de poule en ville aux sols décalés, ceux qu’elle ingurgite, déglutit, digère, bien sûr... Efface son dos cassé, insulte le vent engouffré gonflant sa pèlerine, qui lui donne cette amplitude désuète de vieux gendarme du siècle dernier, un peu maladroit et surtout ridicule. En sourit. Oublie la sueur qui ruisselle vers le bas de son dos, sa gorge gonflée, l’air poisseux et toujours plus froid qui la prend en étau que l’encre de la nuit enduit, appesantit, cimente.

Ces angles de vue où les mots disparaissent parfois.
Qui ressurgissent en cerisiers au printemps.
Elle siège là.

Et là soudain dans le sommeil d’hiver, l’éclair du solstice sur ce haut de colline surgie du macadam.
L’irisé, le cotonneux, l’orange, le rose et le doré dans l’opale, filaments malicieux, cette palette dans les yeux, lames lumineuses, traînées de caresses, éclairs de dentelle, dans la peau bleue du ciel. L’ensorcellement des sens en un jet de réalité, comme un ravissement brutal et saisissant. Elle n’a vécu ces lourdes heures que pour apprécier cette beauté soudaine. Elle oublie son corps. Elle s’élève, s’allège, transparaît fluide dans la clarté environnante. S’arrête, respire, regarde, convaincue de son trésor. Escalade façades découpant le ciel, libérée, l’esprit aventureux, corps dérouté, pourtant, encore déconcerté.

Entre eux cette conversation sans rupture. Elle comprend ce qui les lie.
De l’ombre dans la lumière des mots et inversement. La chercher encore.
Prendre de la vie tous les mondes.
Elle serait de s’envoler avec eux.”

Mais, elle les veut tous, les accès de colères, et les moments de joies, ne comprendrait pas l’un sans l’autre... Penser simplement, sauter de l’un à l’autre, sur un rythme régulier pour trouver l’équilibre. Un pas chassé, un cloche-pied, une danse légère comme un sourire et un pied de nez aux médisants. S’élancer. Léviter doucement.

Compte de vie par tous ses tenants, n’aboutir jamais, s’élaborer toujours.. mouvement.
Respiration, inspiration, lentement. Sentir le ciel entrer avec Elle.

Et puis, mauvais relent, encore. Là sur le bord du trottoir dans un reste d’ombre glauque, se tord la queue d’un rat, déboule le cloporte qui finit clopinant dans le dénivelé du caniveau contre ses congénères bruissant, trissant pour un peu de chaleur microbienne, comme sur peau de ses tripes affleurant au jour qui tarde trop... ça grouille, ce demi-monde, ce dessous.. Lumière de fausse accalmie pour une chute en opus de Dante d’égout, descente aux puanteurs, les démons ne sont jamais très loin. La rappellent, lui collent les lèvres, lui cerclent coeur. S’arrêter ? Quand ? Question qui n’existe plus. Inventer autre chose. Elle ?

Les mots de l’ombre comme condition du scintillement.
Pourrait Elle être cette seule étincelle qui efface toute noirceur ?

Pose l’engin délicatement contre le métal mouillé. Cadenasse. Grimpe les étages. Petits, étriqués, ce rationnement de toutes choses. Cages d’escaliers serrées-millimétrées aux rampes en échardes, boites aux lettres pointues, demi-marches, demi-pistes cyclables. Et oh surprise les habitant sont petits eux aussi ! Petits yeux, si petit homme, toute petite vie.. Presque mort, avec sa collection de maladies et sa bête pancréatique. Et encore si vivant là dans les petits gris-violet-vert de ses yeux pétillants. Baragouine solitude dans un mélange d’espagne. Elle voulait parler, mais il n’a rien a dire. Les yeux vitreux, ne fixent rien, juste ces mangas qui défilent : “Vous aimez ?” “Non ?” Il hoche de la tête. “C’est pour penser à autre chose ?”. Il hausse les épaules. “Ou ne penser à rien ?” Il se fend enfin d’un franc “Voilà !”. Il sort sur le pallier ouvert à la volée, dégaine sa cigarette qui étend son empire fumeux dans la nébuleuse atomisée en fragments doucereux. Elle le suit. Appareil à la main elle happe un bout du ciel. “J’en fais collection. Pour envoyer à mon amoureux et respirer les jours de grisaille et de fumée !” Sourit. Il écrase sa cigarette et la garde au creux de ses mains jointes comme pour la prière. “Ah oui ?” “Ben oui !” Et sinon je m’en mets plein les mirettes !” Il lève les yeux au ciel. “C’est bien !” Chuchote : “c’est beau.” Toutes proportions ne sont pas toujours gardées. Elle est là, au coin de ses yeux.

Et puis encore mêmes meubles... ou même crasse, même absence de vie, pas une miette, la poussière n’a pas droit de cité... Mêmes litanies de gestes répétés à l’infini sans raison profonde que d’avancer le temps, le remplir, croire le tromper alors qu’il vous dompte lentement..

Dans un dernier jet de mots laborieux, pense à cet autre échange d’aujourd’hui. “Elle te vouvoie, puis te tutoie, puis recommence à ne pas se décider, louvoie. Happer son regard, lancer un sourire, elle te prête attention. Gagné ? Oh, une petite sucrerie, douceur de fête foraine. Et puis ?
Les mots détachés. “Elle serait d’accepter de ne pas s’en faire.”

Peccadilles, broutilles, brisures de riz. Au rythme des tours de roue sur le retour, détaille ses trésors. Cette collection de mots qui sonnent comme on aime. On les dit, on s’en caresse les replis de la cervelle, avec cette idée fixe de se nourrir l’âme de ce qui la touche, l’élève, la rend pérenne. Donner son âme en cadeau. Tous ces après merveilleux où l’on se relie sur le fil tendu, léger, gracile, de nos pensées, billes nues, dépouillées, pures, ajourées, mues par ce désir de beauté.. La langue du monde universelle pour ce sourire grimaçant pourfendre, celui-là-même qui vous attend, au fond, au loin, mais pas si loin. Le surprendre de cette noblesse de votre âme, gagnée du souffle d’éternité.

Le ciel est là qui la surplombe.. l’évidence dans ce balancement de la noirceur à la lumière si pure... où surgit ce moment, ces quelques secondes en équilibre, ou l’accord est parfait, entre l’élan dans un sursaut d’énergie et la chute potentielle. Elle est ventre plein et doux, et ces croisements de chaleur sertis, la soulèvent, la projettent, et compriment le temps en un écoulement léger.

Et même lorsque votre ciel n’est plus bleu, mais brumeux, la pureté de ces instants demeure en votre souvenir. Elle vous transporte la pensée et avec elle, votre corps, ce corollaire souvent inabouti, qui suit le mouvement, et de concert, chante, subitement tellement réjouit. Ne tient qu’à vous de vous y replonger..

L’intensité n’est rien sans le vide qui l’épaule, et comme forces opposées se font tenir debout.
Ce qui est important c’est ce désir de passer quelques secondes avec Elle qui les relie,
la légèreté où l’équilibre infime réalisé.

Elle finit d’écrire les mots, elle est bien quand elle écrit, s’accoquine le temps, pense à lui, oubliées les vieilles vies de la journée, les vilains, les égoïstes, les imbus d’eux-même, lambine un peu encore.. sourit. Un peu de légèreté dans le plis de ses yeux.

Douceurs d’été perdurent.

 

C’était "La légèreté ou l’équilibre quelques secondes réalisé" que FloH (@WingsOfFlo) m’a fait le cadeau de déposer ici, aux bords des mondes, dans le cadre des vases communicants.
Vous la retrouverez avec bonheur ici.
Et grâce à la vigilance patiente et obstinée de Brigitte Célerier (@brigetoun), qui établit la liste de nos échanges chaque mois, vous n’en manquerez pas un seul. Qu’elle en soit vivement remerciée !


Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 5 janvier 2012.



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