Renaître ( troisième mouvement) (3)


Debout sur le marchepied, suspendu un instant qu’il est décidé à explorer au dessus des possibles, il ressent intimement l’intensité du paysage, qui s’ouvre devant lui, paysage souvent traversé et jamais atteint, presque connu en dépit de la distance de verre qui l’en a toujours séparé, et ce même paysage presque réduit à n’être que la preuve visuelle de la vitesse du voyage est devenu, par l’effet d’une simple avarie mécanique, sensible et traversé d’un vent qui n’est pas celui du mouvement du train. Il aurait pu ne l’être jamais. Il aurait dû ne l’être jamais. Il se déroulait à vitesse constante et régulièrement derrière l’indifférence du vitrage épais et sale ; il est devenu intensément vif, comme l’air de l’hiver qu’il sent soudain sur son visage. Il est devenu soudain possible de se tenir debout dans le paysage habituel et habituellement hors d’atteinte, hors de portée, à présent à portée de ses pas, il lui suffit de descendre du marchepied qui le tient encore presque dans le mouvement régulier du voyage, il ne sait pas encore s’il ira au bout de ce mouvement au bord duquel il se tient en équilibre, de cette chute au cœur des possibles au-dessus de laquelle sa main sur la poignée froide de la porte le retient encore, suffit à le retenir encore. Il s’étonne encore que cette transmutation soit due à un simple effet mécanique et imparable, une pure question de déverrouillage inévitable, et que personne ne peut programmer autrement, une question de sécurité, de normes internationales, de décisions bureaucratiques contrebalancées par l’annonce elle-même bureaucratique que vient de faire le contrôleur, sans doute, pure question mécanique et juridique, les portes se déverrouillent à l’arrêt du train, et parce que les portes se sont ouvertes par un effet mécanique et incontrôlable de l’arrêt parfait du train, toutes les métamorphoses, toutes les divagations, les errances, les boucles, les méandres deviennent possibles. Dès que le train atteint une immobilité strictement indexée et que sa vitesse retombe exactement à zéro, les portes s’ouvrent d’elles-mêmes sans que personne y puisse rien, elles ouvriraient un espace de possibles tangibles et traversés d’un vent cinglant qui le surprend lui-même, simplement cette fois l’injonction du contrôleur, parfaitement calme et maîtrisée, qui d’habitude suffit à retenir tous les passagers dans leur occupation de voyageurs, qui d’habitude suffit à les retenir tels qu’ils sont, lisant, rêvant, plongés dans leurs pensées, dans les images rapides et saccadées d’un film d’action, posé sur leurs genoux, qui parfois ne les retiennent pas de dormir, et s’ils se lèvent, c’est simplement pour aller chercher un café et revenir à la place numérotée qui leur a été attribuée, cette fois la voix qui, d’habitude, suffit à le retenir lui aussi, lui comme les autres, les autres comme lui, ne l’a pas retenu, il ne saurait pas dire pour quelle raison, il avait toutes les raisons de demeurer assis à sa place, et néanmoins, selon la structure bien connue de toute inflexion purement irrationnelle de la volonté, il s’est levé dans une boucle acratique de son vouloir, qu’il est décidé à explorer comme on explore le vent glacé de l’hiver. Le train s’arrête au milieu d’un ailleurs, dont il connaît, pour les avoir traversées à la vitesse moyenne de 292 km/heure, les lacets de la rivière et les bosquets qui ponctuent l’espace, il les connaît sans les connaître, et il les regarde, immobile sur le marchepied du train, eux aussi immobiles et seul le vent glacé le rappelle à la réalité tangible de l’hiver.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 6 mai 2017.



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