Renaître ( troisième mouvement) (1)


Le train glisse ; ce mouvement n’est pas le mien , il n’empêche, il m’englobe en lui. Derrière la vitre, hors d’atteinte, le paysage horizontal glisse, seulement ponctué de la verticalité des arbres et des poteaux électriques, parfois strié d’une courbe à hauteur de ciel qui descend puis remonte, à hauteur de ciel, il faut lever les yeux pour la voir mais elle empêche de prendre une image du paysage et de se doter de l’illusion qu’on s’est un instant promené en lui.
Le paysage glisse ; il s’éloigne, ce mouvement n’est pas le mien, puis disparaît à l’arrière du train, les autres voyageurs, un peu plus loin, voient la même chose que moi, avec un léger décalage, rien de plus qu’un léger décalage en fonction de leur numéro de place et de la façon dont ils ont incliné leur corps qui forme un angle précisément déterminé avec la fenêtre, glissement à la vitesse d’un peu moins de 300 kilomètres. Dans les moments de désœuvrement, et dans les trains les plus modernes, on regarde la vitesse à laquelle le paysage glisse, ou à laquelle le train glisse, dans le paysage, ce mouvement n’est pas le mien mais il m’englobe. La vitesse s’affiche comme pour préciser en dépit de l’attente n’atteindre jamais la limite des 300 kilomètres/heure, même si elle s’en approche, mais ne l’atteint pas.
On conclut de ces moments de désœuvrement à regarder à quelle vitesse le mouvement englobant dans lequel on se trouve pris se fait de lui seul que le paysage glisse sur le train à une vitesse moyenne un peu inférieure à 300 kilomètres et on calcule, ou on commence à calculer, mais on abandonne avant la fin, on se contente d’une approximation du temps qu’il nous faudrait pour relier les deux villes, pas toujours les deux mêmes, pas seulement, à la vitesse moyenne, en théorie possible, c’est du moins ce qu’on a entendu dire, de 500 kilomètres/heure, ou de 499 kilomètres/heure s’il est impossible de tenir un équilibre improbable sur des nombres exacts.

Le train glisse, ou peut-être est-ce le paysage qui glisse, en tout cas on constate qu’aucune coïncidence ne dure bien longtemps, et les éclats de lumière entraperçus disparaissent très vite, frappent la rétine, éblouissent un instant puis disparaissent dans le paysage aussitôt disparu, on croit avoir vu un reflet sur l’eau, comme le ciel reflété à la surface entraperçue de l’eau lisse et calme, et le corps pendant ce temps, immobile à la vitesse moyenne de 294 kilomètres/heure essaie de trouver une position qui lui permette d’attendre une ville ou une autre, ou encore une autre, n’importe laquelle. Le voyage permet l’indifférence, un instant, un moment, le glissement se fait dans le paysage mais ce mouvement n’est pas le mien, il est celui dans lequel le corps est venu trouver place, et dans cette indifférence il est un instant possible de n’être nulle part, d’être parti et de ne pas être arrivé, de se retirer un moment, dont la SNCF détient un décompte précis en termes d’heures et de minutes, au loin de sa vie, de se confier à ce mouvement qui, un instant, tient à l’écart, dans un glissement suspendu entre ce qui fut et sera de nouveau dans la ville qu’on laisse derrière soi, ce qui sera et glissera dans le passé dans la ville vers laquelle on glisse d’un mouvement tout extérieur mais un instant on n’est nulle part, entre deux villes, entre deux journées, on aperçoit seulement à travers la vitre des fragments d’un paysage qu’on ne peut pas atteindre.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 3 mai 2017.



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