Renaître ( deuxième mouvement) (3)


Non, je sais, je sais faire, je trébuche, je me relève, je sais faire, je connais, j’ai l’habitude, ce n’est pas un problème, il y a longtemps que ce n’est plus un problème, peut-être autrefois était-ce un problème, quand les genoux saignaient et qu’une main experte les désinfectait mais il y a longtemps que je ne me suis plus assis dans la pénombre de la salle à manger, sur la lourde table en bois en attendant que le sang s’arrête de couler sur la jambe, que le gant enlève la poussière et les graviers dans la plaie ouverte, que des mains tendres le fassent pour moi, il y a bien longtemps, et je me souviens moins de la douleur et de la peur, que des dessins au mercurochrome sur la jambe, pour me faire rire, et du pansement que je choisissais dans la boîte, en fonction du héros de dessin animé, et des consolations douces, après, qui effaçaient tout cela, la figure maternelle est celle de l’effacement de toute peur de ce monde, la figure maternelle est celle de la mise à distance de ce monde, repli dans les bras tendres, il y a longtemps que je sais faire, en équilibre à la surface du monde, en déséquilibre, je fais sans, il y a longtemps, je répète la séquence, je la connais, trébucher, se relever, on oublie la consolation, on oublie l’effacement, on oublie toute chose de ce monde, on recommence, jusqu’à épuisement des forces, pour un temps elles paraissent inépuisables, il n’est besoin de rien d’autre que de la connaissance intime de cette séquence, trébucher, se relever, mécaniquement, mécaniquement peut faire l’affaire, mécaniquement peut suffire pour l’occasion, même le ressort mécanique d’un pantin peut suffire, on tombe, on se relève, on recommence, tout de suite, on ne perd pas de temps, on ne s’appesantit pas sur soi, aucune main ne se tend, n’efface la chute, n’efface le monde, comme d’habitude de plein fouet, de face, vent debout, la chute, on tombe, toujours la même séquence, trébucher, on tombe, on se relève, je ne fais que ces mouvements, séquence de mouvements, non dans le cœur mais inscrite dans le corps, je trébuche, je me relève, j’époussète la poussière sur le rebord de ma veste, sur le rebord de mes manches, un regard à l’entour permet de vérifier que personne n’a vu, que personne n’a rien vu, je n’ai pas envie je ne veux pas qu’on me voie tomber, les larmes mordent les paupières et font plus mal que la chute, on les retient, je ne demande rien à personne, que les choses soient claires, je sais me relever seul, et je sais, je sais faire, je n’ai pas peur, ni de trébucher, ni de me relever, ni que la séquence recommence, toujours la même, en boucle, trébucher, se relever, recommencer encore, toujours, jusqu’à la fin, jusqu’à ce qu’il ne soit plus possible de, indéfiniment, en boucle, sans aucun autre possible, s’apercevoir de la poussière sur le rebord de sa veste, de ses manches, l’épousseter, recommencer, se relever, recommencer, en boucle, dans une boucle obstinée, toujours la même, je ne suis pas sûr de n’avoir besoin d’aucune main pour me relever, c’est bon, je sais faire, la séquence pour un peu romprait l’hypnose de la marche, arracherait aux pensées, ferait revenir du fond de la conscience de soi, trébucher, se relever, recommencer, marcher. ll n’y a que les silhouettes de Giacometti pour aborder sans rien accrocher le déséquilibre de la marche à la surface du monde. Et pour ne pas attendre qu’une main efface leurs larmes sur leur joue.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 28 mars 2017.



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