Renaître ( premier mouvement) (12)


À bout de souffle, sous la vague, et sous l’écume, je ne veux pas bouger ni remonter, oubli de la pesanteur, un instant encore, pour une fois, oubli des lois de nature, des régularités, des impossibilités, sous la vague et dans le bercement de ce lieu du monde, lieu naturel comme le langage et ses balancements et ses contre-balancements, seul lieu d’apaisement, je n’en reviens pas encore, apaisement possible dans le silence qui est celui de toute vague et de toute phrase, elle entoure un noyau de silence, autour duquel elle s’enroule comme une algue, dont elle méconnaît les angles, pour seulement dire et ne pas dire, elle vient se heurter une fois de plus à ce qu’elle ne peut pas dire, vient le lécher comme la mer lèche les rochers de sa blessure, y revient, encore, et je ne veux pas partir de ce lieu, je ne veux pas que mon souffle, la seule force biologique qui me tient au monde, les jeux de la physique m’obligent à remonter, revenir dans un monde dont je ne veux pas, la phrase s’enroule comme une algue rêvée autour des chevilles, et les retient vers le fond, encore un peu, je ne veux pas, ni être à bout de souffle, ni reconnaitre ma défaite, je reste encore un peu dans la transparence du monde et les courants marins, je reste autant qu’il est possible, est-il possible toujours encore un peu ?, encore un peu, seulement un peu, ne pas retrouver le monde tout de suite, ne pas revenir, pas encore, je ne veux pas retrouver la clameur des autres, à la verticale de leur ombre, la piétinant, je ne veux pas, je ne veux rien, ni l’horizontalité étalée de la plage, et le soleil, ni la vulgarité du monde, les odeurs d’huile solaire sur les corps, et la lourdeur des paroles retombant sur le sable, les pas, les piétinements, les bousculades, les jeux de ballon, les rebonds, les écrasements et la lourdeur du monde, je préfère les enroulements et les déroulements, jusqu’à être à bout de souffle, enrouler et dérouler la phrase, jusqu’au bout de ce qu’il me reste de souffle, de tout souffle possible, je ne veux pas, les mégots de cigarette sous les doigts dans le sable, et les papiers gras qui ne parviennent pas à s’envoler, je ne veux pas les retrouver, je reste là, à bout de souffle, je vais jusqu’au bout de tout souffle possible, là où je ne suis plus moi, où il est enfin possible de ne plus être soi, là où je me détache de tout, soi y compris, soi comme un autre, se détachant, s’éloignant dans les courants, jusqu’au détachement de soi, soi se retrouve un peu en arrière derrière soi, un peu plus loin, un peu ailleurs, commence à flotter dans des courants inconnus, se détache, s’éloigne, c’est ce point là qu’il importe d’atteindre, je ne veux pas remonter, revenir, m’enrouler dans une serviette, remettre un peu d’huile solaire, retrouver les bruits, les paroles, les questions, les conversations à l’indicatif, je ne veux pas, pas tout de suite, je reste encore un peu, là, dans ce monde liquide, qui n’est pas le mien, au-delà, un peu au-delà de mon souffle, je joue avec une algue et avec l’idée improbable, uniquement à l’optatif, de ne pas revenir, de laisser la dérive se faire, à bout de souffle, au-delà du souffle, les vagues et les algues et les phrases s’entourent autour d’un rêve qui me retient encore un peu, très ancien et très calme, pur optatif, je n’ai pas de raison de remonter, et les vagues caressent mes cheveux, je n’ai pas encore de raison de remonter, je reste encore un peu, au-delà de tout souffle, au-delà de tout possible, je me détache de moi. Si seulement …



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 20 mars 2017.



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