Renaître ( premier mouvement) (11)


Apnée. Sous la vague. Nul besoin de respirer pour seulement détacher les syllabes qui constituent cette question unique ; elle se détache du nageur, dans la transparence et le silence, et s’enroule autour de ses chevilles comme une algue, nul besoin de précipiter les réactions de l’esprit, il flotte comme une algue, long déroulé végétal indifférent au déferlement, autour de l’esprit du nageur, irisation verte autour de sa cheville, elle se dégage d’un mouvement, à peine, la retrouve un peu plus loin, il faudrait un mouvement plus volontaire pour s’en éloigner mais la question entoure le nageur et passe avec lui sous la vague, déferlement encore, et la question, jusque là informulée.

Apnée. Sous la vague transparente, la question incisive, comme le rebord d’une coquille — ma tête est allée heurter le fond marin, choc amorti sur le sable gardant le souvenir actuel des ondulations des vagues, la question en revanche insiste et se fait aussi incisive que le rebord nouvellement cassé d’une coquille de nacre, je n’ai pas tendu la main vers elle, je ne cherchais pas à remonter quelque éclat marin arraché à ce monde, je n’en avais nulle intention. Sous la vague. L’océan lave nos yeux grand ouverts de leurs larmes. Question. Dans le silence du monde, il reste seulement le lointain opalescent, les yeux ouverts dans l’eau salée pleurent sans qu’on s’en aperçoive, ou cessent de pleurer, je n’avais nulle intention d’arracher quoi que ce soit de ce monde ni de le remonter à la surface, je descendais seulement dans un mouvement lié à la vague, porté par elle, consentant à elle.

Apnée. La tête vient heurter mollement le sable et au moment de se retourner, tout repère confondu, dans le déroulement de la vague, appui, la main cherche le fond, le trouve, le heurte, se coupe sur un éclat inaperçu, impossible de savoir de quoi il s’agit, peut-être simplement une coquille nouvellement cassée, peut-être simplement un verre non encore dépoli, fragment de beuverie en mer, de fracas, de rires descendu au fond de l’eau, et la main qui cherchait un appui, sur l’arête, se coupe juste assez pour que la coupure soit sensible, à l’intérieur de la paume. Apnée, elle se referme sur le sang qui se mêle à l’eau salée. Comme pour retenir quelque chose.

La question non encore formulée, apnée, commence à détacher ses syllabes et à les enrouler plus finement autour des poignets du nageur, dans l’effervescence de la vague qui se délite, elle passe, et dans la désorientation induite par les irisations, dans la fragmentation des indications qui lui viennent du monde, bercement, la question, comme silencieuse, ne rompant pas le déroulement des gestes, ni l’enroulement des courants, la main repliée sur elle-même ne retient rien, n’empêche rien, pas même la question, silencieuse, il fait tant de bien parfois de ne pas penser, de ne pas respirer, d’être pure indifférence, apnée, il fait tant de bien parfois de se laisser entraîner par la vague, remonterai-je ?, ai-je la moindre envie, la moindre raison de remonter ?



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 18 mars 2017.



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