Renaître ( premier mouvement) (8)


Il n’y a plus qu’à oublier les tensions et les errements de la volonté. Il n’y a plus qu’à retrouver en soi, dans la mémoire froissée de soi, comme une page, les gestes de pure grâce qui furent les nôtres, de pur élan vers le monde, on ne peut pas les avoir entièrement oubliés, je me souviens qu’il y en a eu, je me souviens de la manière dont le cœur se serrait de l’élan vers le monde, recommencé.

On descend pour se retrouver en soi comme dans une vague, la volonté n’est plus en jeu, elle n’intervient plus dans les lointains de soi si reculés où nous sommes, la tension de l’être est portée par le monde, non par l’être, il suffit, dans la nage, de percevoir la force du vent et du courant, de caler sa respiration sur le rythme du déferlement des vagues, de passer sous elles quand elles arrivent, de ne chercher nulle opposition, elle serait annulée, de passer sous la vague quand elle arrive très exactement, pour ressortir reprendre un peu d’air ensuite, puis passer de nouveau sous la suivante, déferlement qui donne à la nage son rythme, l’air dans les poumons s’échappe en effervescence, il se mêle à l’écume, le bonheur est quelque chose de mousseux, on passe sous la vague, elle déferle, il n’y a rien d’autre à faire, elle déferle, on passe sous elle.
Au début les yeux se ferment quand on passe sous la surface de l’eau, se protègent, l’être se crispe sur le souvenir qu’il est terrestre et non marin, puis, dans la répétition, elle le sauve ou l’épuise, l’un ou l’autre, il oublie ce mouvement par trop volontaire, il n’est plus nécessaire, le creux de la vague nous rend au monde, au soleil, à l’air qu’on aspire et puis, déferlement, on revient sous la vague, on passe sous elle, elle submerge, le monde disparaît, on n’entend plus que le bruit assourdi de la vague déferlant, on oublie de fermer les yeux au contact de cette pure effervescence, et l’eau de mer vient au contact de la vision la troubler et effacer les larmes, et les brûler, on ressort respirer dans le creux de la mer, on aspire de l’air, les yeux brûlent, et déjà la vague revient, toujours la même, une autre, qu’on laisse guider les mouvements mais les yeux demeurent ouverts et cherchent la lumière de ce monde.
On se dépouille de tout ce qui n’est pas essentiel, respirer, aspirer l’air, au moment où l’écume se creuse au-dessus de la tête, plonger dans la vague, à travers elle, garder les yeux ouverts, qu’importe la brûlure ?, regarder vers le ciel, regarder le soleil à travers l’écume et la vague, fixer le soleil qu’il est impossible ailleurs de fixer, ne plus voir que cela, le ciel à travers la mer translucide, puis répondre à la nécessité de soi, revenir respirer, le bonheur est quelque chose de mousseux, dans des déferlements d’écume passés. La répétition, loin d’effacer les impressions, dépouille le nageur de ses pensées et le laisse tout entier aux impressions du soleil, du sel, de l’écume, le temps s’abolit, il se compte en déferlement, la vague se creuse, premier temps, l’écume au-dessus de la tête, comme un tonnerre, indique qu’il faut plonger, quitter ce monde, passer dans les déferlements ultramarins, le corps se plie au mouvement de la mer, il la suit dans le mouvement qu’elle demande, extase du ciel à travers l’écume, et puis on ressort, parce qu’il faut respirer. Quatre temps répétés autant de fois qu’on le veut, autant de fois qu’on le peut, jusqu’au crépuscule.

Il arrive qu’en sortant, sous le poids de la fatigue, la pesanteur revenant, le nageur se laisse prendre par une vague qui pourtant ne lui arrivait qu’aux genoux et retombe dans le sable dans lequel sa trace sera vite effacée par la vague suivante.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 5 mars 2017.



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