Comment parlerons-nous d’eux ? (Carnet de recherche) (4)


Comment parlons-nous de ceux qui sont bien avancés dans le processus de vieillissement, processus qui d’ailleurs commence très tôt ? Le vocabulaire est bien sûr tout sauf neutre ; comme le soulignait Bergson, notre langage véhicule les préjugés sociaux qui sont les nôtres. Il n’est besoin que de constater que, quand nous pensons à un vieillard, nous pensons, me semble-t-il, au Moïse de Michel-Ange, et que nous avons du mal à trouver des images de vieillard plus proches de nous.
Nous avons des "vieux", atteints d’Alzheimer, donc malades, qui sont enfermés dans des E.H.P.A.D. mais ce ne sont pas des vieillards. Nous disposons aussi du froidement descriptif "personnes âgées" qui choisit un prédicat de la personne pour le rendre signifiant de tout ce qu’elle est ; elle est âgée donc elle n’est plus rien d’autre qu’âgée, toutes ses autres propriétés ont disparu, se sont effacées, ne sont plus signifiantes, et il ne reste d’elle que cela : le fait, indéniable mais est-il indépassable ?, qu’elle soit âgée. Elle est entièrement résumée par son âge qui dit d’elle tout ce qu’il y a à savoir.

Il y a, pour le dire rapidement, trois grandes catégories que nous sommes habitués à identifier dans la population, dans lesquelles nous nous rangeons nous-mêmes comme nous rangeons les autres, avec les deux grandes césures de l’entrée dans la vie active et du départ à la retraite :

— les jeunes
— les actifs
— les vieux

Il semblerait que deux catégories soient identifiées par leur âge, et une autre pour son activité économique : c’est absurde. Les jeunes sont tout à fait actifs ; ils construisent leur avenir, et accessoirement le nôtre et il est difficile de dire qu’ils ne sont pas actifs. Restent les vieux, inactifs, retraités, retirés, disparus du monde de la rentabilité et de la production. Admettons qu’il ne soit pas actifs parce qu’en effet ils ne produisent pas et peut-être même consomment-ils moins que les jeunes et les actifs. Il faut encore décrypter la part d’implicite qu’il y a dans ces catégories et ce qu’elles nous disent de notre représentation du monde.

Si nous ne sommes pas dans la vie active, au moment où nous ne serons plus dans la vie active, nous aurons perdu un carnet d’adresses rempli de personnes qui nous utilisent et d’autres que nous utilisons, une sur-sollicitation constante qui disperse notre temps, l’explose, le déchiquète, le disperse — mais aurons-nous cessé d’être actifs ? Il faudrait interroger en fait quelle définition de l’activité nous avons et les représentations que nous en avons.
Nous sommes prétendument actifs entre deux âges prétendument passifs et que nous nous représentons donc dans la dépendance à l’égard de ce que nous appelons être une activité et qui est en fait une productivité, ou une rentabilité.

En sorte que la tripartition que nous prétendons tenir doit être relue et re-qualifiée dans la mesure où elle ne se donne pas à lire dans sa transparence :

— les non-rentables potentiellement rentables
— les rentables
— les non-rentables à tout jamais

Le modèle économique est totalement dominant ici et il est la grille de lecture à laquelle nous renvoyons toutes nos existences et toutes leurs déterminations. Nous sommes perclus de représentations purement capitalistes et nous lisons toutes les situations, tous les âges au prisme des seules exigences économiques et capitalistes. Les catégories de la SNCF à cet égard sont tout à fait parlantes et nous apprennent que de 26 à 59 ans nous sommes dans la catégorie des rentables, au moins. Nous avons donc 33 ans de rentabilité économique devant nous, ce qui est un bel idéal à transmettre. Voilà la pauvreté de nos représentations dont les premiers à pâtir sont les vieux, et les jeunes. Nous avons réussi, à n’ne pas douter, notre monde d’adultes que nous avons rendu aussi peu accueillant que possible à ce qui n’est pas nous.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 29 janvier 2017.



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