Litanies des bulles, de Lionel-Édouard Martin, encres de Marc Bergère


Le livre est arrivé entre les miennes par des mains amicales, je l’ai tout de suite aimé. Je l’ai feuilleté comme on feuillette un cadeau devant l’ami qui vous l’offre et j’ai senti l’étrangeté belle de cet ouvrage qui ferait qu’il resterait dans l’esprit après la lecture : Litanies des bulles, de Lionel-Édouard Martin, avec des encres de Marc Bergère, Soc & Foc, 2010, où les encres répondent parfaitement au texte en cela exactement qu’elles soutiennent la rêverie de celui qui le lit, et se repose un instant en elles avant de reprendre son avancée dans le texte, reprend souffle, reprend corps.

Je ne saurai pas tellement parler de ce livre, je l’ai lu, entièrement, attentivement, et je n’ai pas fini de le lire. On peut lire un livre avec l’impression immédiate et évidente qu’on le relira tout de suite après, on peut avoir cette impression pendant la lecture elle-même, savoir d’emblée qu’on circulera en lui autrement, plus calmement, qu’on a besoin de cet autre mouvement, de ce revenir. Donc je l’ai lu, une seule fois, attentivement, et j’ai besoin d’y revenir, et d’abord de déposer sur cette première lecture quelques mots, pour me guider moi-même et pour donner envie de le lire. L’exercice est difficile … je suis entre ces deux lectures comme un rêveur entre deux moments d’éloignement du monde.

Il est dit que le texte repose sur "une structure cyclique" et j’avais en tête, constamment, à côté de "cyclique", le jouxtant, s’entrechoquant avec lui, cet autre adjectif : "concentrique". Le texte avance concentriquement. Déplaçant l’attention concentriquement.

En sorte que parlant du monde par ses détails (des grumes, des bulles de savon, un visage derrière un hublot, etc … : "etc" … ? Je laisse ma mémoire choisir sans savoir pourquoi elle choisit ainsi les premières images qui affleurent après cette première lecture), on se déplace dans une sphère "dont le centre est partout et la circonférence nulle part". En sorte que, donc, dans ces détails, il y a le seul infini vers lequel nous puissions tendre nos regards.

"Le souffle est continu dans la paille, nul à-coup ne le hâche, nulle émotion, l’enfant s’époumone, jusqu’au terme de l’air : et cependant les bulles forment archipel, scandent l’expire en chapelet d’oiseaux" [1].
Ainsi nous du langage, n’est-ce pas ? Sinon que notre souffle a perdu cette qualité d’être continu, que nous essayons de lui rendre et de lui faire retrouver, et que nos émotions, sans doute, se marquent en lui. Mais n’est-il pas vrai que nous essayons de faire archipel dans le langage comme l’enfant par les bulles de savon ?

Elles traversent l’espace à l’entour de l’enfant, tout à l’entour de l’enfant, comme le langage traverse notre monde, inhabitable sans lui.

Alors cette invocation à Protée au moment du décollage du l’airbus : "Tu prêtes à la bourrasque un dieu : la mécanique des sphères ni le zodiaque ne suffisent à rogner ton angoisse ; de la seule parole peut venir ton salut, de l’être d’avatars où le monde à la fois prend corps et se défait" [2].
Seul le langage nous rend possible d’insérer dans le monde le point fixe de notre conscience.

Et pour finir, cette invocation à Nicolas de Staël : "Nicolas de Staël, Nicolas : ceux qui sur le gazon poussent la vessie de bœuf distendue par le souffle, la bulle opaque, les footballeurs, qu’apparient-ils aussi que des syllabes dans leur course fragmentée de zébrures, vers l’en-deçà du corps, la parole encagée, délivrée par l’élan de qui frappe du front le cuir mobile ?" [3].
Et déjà cette impression d’en avoir trop dit. L’envie, seulement, de retourner regarder les footballeurs de Nicolas de Staël, que je n’avais jamais trop su regarder, avec en tête cette phrase.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 23 avril 2014.


[1] Lionel-Édouard Martin, "Oiseaux parfaits" in Litanies des bulles.

[2] Lionel-Édouard Martin, "Aux vitres de l’airbus s’agrippe un dieu …" in Litanies des bulles.

[3] Lionel-Édouard Martin, "Pupilles rondes, yoles …" in Litanies des bulles.


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