Genre et écriture

Réponse sous forme de question à Marcello Vitali-Rosati


Marcello Vitali-Rosati rapporte un fait qui "l’a fait réfléchir sur le corpus de [ses] cours de littérature numérique à l’Université de Montréal". Il ajoute : "Je n’avais jamais pris conscience du fait qu’une grosse partie des exemples de blogs littéraires que je cite sont écrits par des femmes."

C’est assurément une constatation sociologique. Elle a un sens purement descriptif de la sociologie d’Internet.
En revanche elle m’a plongée, je l’avoue, dans un abîme de perplexité : je me demande quelle différence cela peut bien faire de mes doigts sur le clavier, de ma conscience dans le monde, que je sois une femme ? Sincèrement tout le monde a l’air de penser que ça en fait une. Et moi je pense que ça en fait moins qu’on ne le dit. Ou tout simplement il me manque la compréhension de la différence de ce que cela fait.

Je ne sais sincèrement pas ce que change d’être une femme quand on écrit, mais souvent les hommes ont l’air de le savoir. J’essaie sans polémique de m’en faire une représentation. Je ne vois aucun sens à me demander ce que serait mon écriture si j’étais un homme, ni quelle différence elle entretiendrait avec la mienne. Ce sont pures expériences de pensée que personne n’est en mesure de faire.
J’écris des textes en faisant les accords au masculin. Pour des raisons que je veux bien discuter, pourquoi pas ? Elles sont assez simples : c’est de la fiction. Si je fais les accords au féminin tout le monde pense que je parle de moi. Je ne parle pas de moi aux bords des mondes, mais le blog suscite cette confusion, je l’ai bien remarqué. Le je des bords des mondes n’est moi que dans les textes théoriques.

Toutefois, si nous essayons, comme le propose Marcello Vitali-Rosati, de dépasser "un schéma sexiste préfabriqué à appliquer", selon lui, "force est de constater que l’écriture des femmes s’impose, et que c’est l’écriture féminine qui produit plusieurs des topoï littéraires qui caractérisent l’écriture numérique : de la thématique du parcours et du déplacement (je pense par exemple à Cécile Portier et à son Étant donnée, à Victoria Welby et à ses dérives dont j’ai déjà parlé dans un précédent post) en passant par l’expérimentation linguistique du blog Les Fourchettes, jusqu’à la littéralisation des recettes de cuisine (Madame Chose) ou d’une certaine manière de réinterpréter la littérature érotique (Albertine, Victoria Welby, Les Fourchettes…)." Passons sur l’alliance du sexe et de la cuisine, heureusement que ces blogs sont inventifs, sinon on pourrait en effet croire qu’on retombe dans de très anciens topoi. Je lis ces auteurs, et les apprécie. Parce qu’elles écrivent bien, parce qu’il est stimulant de les lire, parce qu’elles sont drôles. Qu’elles soient des femmes m’est indifférent. Si elles étaient des hommes, je penserais la même chose.

Au point que Marcello Vitali-Rosati n’exclut pas que cela permette, dans le monde numérique débarrassé du pouvoir phallocrate de l’édition traditionnelle, de promouvoir une "écriture féminine". Et je me demande si nous sommes vraiment libérées dans la recherche d’une "littérature féminine" … car pourquoi devrais-je, parce que je suis une femme, faire de la "littérature féminine" ??! Et qu’est-ce que la "littérature féminine" ? Il y a écrire. Il y a la littérature. Il y a lire. Est-ce qu’il est nécessaire d’être, comme sujets possibles de ces verbes, renvoyées à une quelconque identité sexuelle ?

Je viens de la philosophie. C’est une part essentielle de mon activité et de ma vie. Je récuse quelle que spécificité que ce soit dans mon écriture philosophique ou dans mon enseignement philosophique qui soient liées au fait qu’en effet je suis une femme. Non que je prétende me comporter comme un homme. Je prétends seulement que cette différence n’est pas signifiante au regard de la philosophie. On se rapporte à la philosophie. On l’indique et on la dessine dans le rapport avec les étudiants. Elle est le savoir en tiers que nous partageons et auquel nous nous référons tous, homme ou femme. Être un ou une est ici insignifiant.

Si j’avais pris un pseudonyme masculin pour venir sur internet et écrire aux bords des mondes serait-il un blog tenu par une femme ? Qu’est-ce qui compte, qu’est-ce qui importe quand on écrit ? En clair le genre importe-t-il ?

Je n’ai jamais lu qui que ce soit en me disant, "tiens, c’est de la littérature masculine", or tant qu’on parlera de "littérature féminine" et pas de "littérature masculine", on aura du mal à me faire gober que tout fonctionne normalement et sans préjugé. Et quand on divisera le geste d’écrire par genres, je penserai qu’on a tout à fait perdu la tête. Mais pour le moment, nous sommes dans une situation où il y a "la littérature" d’un côté, et "la littérature féminine" de l’autre, et je ne suis pas sûre que cela aille vraiment dans le bon sens. Ne pourrait-il donc pas y avoir tout simplement la littérature ?

Sans doute parce que, dans la philosophie, cette distinction est fondamentalement inopérante. Évidemment, je m’inscris là en faux contre la position dominante de Judith Butler qui interroge la manière dont la culture nous enferme dans le genre que la nature nous a donné. Je vais avoir du mal à m’inscrire en faux contre la bien-pensance que cela induit. Si on suit ce que dit Butler, je ne manifeste ici qu’une cécité radicale induite par la philosophie elle-même à ce par quoi je suis déterminée. Pour moi cet argument est idéologique : à partir du moment où il est impossible de démonter un argument, à partir du moment où, en l’attaquant et en exposant les raisons que vous avez de le réfuter, vous le corroborez, alors on tombe dans une discussion qui est purement idéologique [1]. C’est la marque même de l’idéologie.

Je veux bien admettre que la littérature nous fasse écrire non pas seulement avec notre raison (désolée, je crois encore à cette vieille lune, je suis indécrottablement kantienne en somme) mais avec une autre part de nous (sensibilité ? c’est féminin, ça, la sensibilité … ? ), je ne vois pas pourquoi il faut constamment la renvoyer à féminin/masculin.
Lorsque Montaigne écrit "Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition", que faut-il entendre ?
— "Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition et chaque femme euh … ben je sais pas parce que je ne suis pas une femme ?"
— "Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition mais pas la femme."
— "Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition et chaque femme porte une autre forme dont je ne parle pas parce que je fais de littérature masculine."
— "Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition et ne parlons pas du reste, c’est aux femmes qu’il revient d’en parler dans leur littérature à elles."

Je n’arrive pas à voir ce que nous apportent ces scissions, et ce que nous y gagnons sur l’universel.

J’avoue que je ne comprends pas. Autant la position de Marcello Vitali-Rosati est nuancée, et interroge sans jugement de valeurs les différences, autant, pour ma part, je ne comprends pas pourquoi le genre ferait ici une différence. Pour moi, je trouve la question indifférente en littérature et en philosophie. J’ai toujours eu le droit de parler avec des philosophes qui certes, étaient des hommes, mais surtout me parlaient comme à un autre esprit, potentiellement fécond. Peut-être le corps intervient-il plus en littérature. Peut-être les bords des mondes ne sont-ils pas un site littéraire. Je n’en sais rien, j’avoue. Peut-être ne suis-je pas du tout un auteur de littérature.

Mais je veux ajouter une chose. Je ne peux pas m’empêcher de penser que nous serions plus tranquilles et plus libres si nous n’étions pas renvoyées (cette fois, volontairement, l’accord est au féminin pluriel) à notre détermination sexuelle. Après tout, elle intervient dans des registres très spécifiques (dans la vie de couple, dans la vie familiale et donc très précisément dans la vie privée) mais en quoi concerne-t-elle notre existence sociale et professionnelle ? Et en quoi concerne-t-elle notre vie intellectuelle ? Si, là, elle n’intervenait plus, comme nous serions plus tranquilles (encore une fois, accord au féminin pluriel, je précise). En quoi cette différence des genres concerne-t-elle en dehors du cercle privé ? Si on me parle comme "auteur des bords des mondes", je n’aurais rien à dire concernant ce par quoi cet auteur est une femme. Rien du tout.

Aveuglement, me répondrait Judith Butler.
Idéologie, répondrais-je.

En résumé, je défends une thèse universaliste selon laquelle "je porte en moi la forme entière de l’humaine condition", mais elle n’est plus très partagée actuellement. On ne me convaincra pas que renoncer à l’exigence universaliste, quand bien même elle peut être affinée, et complexifiée, soit une avancée. Et je crois que nous avons surtout perdu avec la philosophie du genre.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 11 décembre 2013.


[1] On consultera sur ce point la définition que donne Karl Popper de l’idéologie, dans Pour la Connaissance objective.


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