Jokari, de Françoise Gérard (ou l’enfance)


On retrouve Françoise Gérard ici, pour ses photos, le vent marin qui souffle sur son site, et des séries, dont une me tient tout particulièrement à cœur : Jokari. Elle revient au cœur comme cette petite balle que nous frappions, qui revenait, que nous frappions, qui rebondissait, et puis qu’on ratait et qui allait terminer son mouvement un peu plus loin, jeu des moments solitaires de l’enfance, "Le Jokari avait l’avantage de me dispenser d’avoir un(e) partenaire, le rôle étant tenu par la petite balle attachée à l’élastique qui la reliait à moi.", ou peut-être des enfances solitaires, ou peut-être encore, des solitaires dans leur enfance. On y apprend des règles élémentaires de la survie des solitaires : "Je poussais donc à bout mes raisonnements jusqu’à leurs derniers retranchements. Je savais bien qu’in fine l’erreur était fatale. Et je tapais, tapais dans la petite balle en caoutchouc du Jokari pour rebondir comme elle et m’étourdir jusqu’à l’oubli…" Il y a ces affinités profondes avec les jeux, dont nous découvrons plus tard le pourquoi, souvent bien après que nous avons cessé d’y jouer : "Plus tard, je découvrirais que ma vie d’enfant tout entière s’était déroulée selon la même dynamique que ce jeu de balle à l’élastique. Le socle en était la maison où je prenais mon élan avant de me projeter dans les différentes directions qui s’ouvraient à moi, passages obligés comme l’école ou le patronage et parcours buissonniers dans les terrains vagues qui n’avaient pas encore été transformés en terrains à bâtir".

Les phrases de Françoise Gérard nous rouvrent l’enfance, nous ramènent dans l’enfance, dans ce rapport au monde, confiant, surpris, direct, droit et frontal aussi, que nous avions, enfants, que les enfants ont, que peut-être seuls ils ont : "La petite balle en caoutchouc de mon Jokari rebondissait magnifiquement sur le sol lisse de la chaussée en étirant un mince mais solide élastique rond acheté dans une droguerie moderne aux très larges vitrines, qui sentait à l’intérieur toutes sortes d’odeurs étrangement exaltantes. Je tapais dans la balle avec une raquette de bois plein assez petite mais épaisse qu’il valait mieux ne pas recevoir en pleine figure, ce qui pouvait arriver quand je jouais en double avec mon frère (rarement) ou des voisin(e)s". Je me souviens de ces émerveillements, et comme le monde se concentrait alors dans des impressions d’une vivacité qui ne cesse, par la suite, de s’émousser, que nous ne cessons, par la suite de tenter de retrouver.
Puis la franchise de ce rapport se dissout, ensuite, se dilue, se défait : "Je ne pouvais pas ignorer qu’il y avait eu deux guerres avant ma naissance, mais justement, c’était avant ma naissance, pour moi, le monde ne faisait que commencer". Puis ensuite, n’est-ce pas ?, c’est bien cela, il y a ce qui se rajoute, tout ce qui se rajoute, se surimpose, et finit par nous donner l’impression que nous traversons des strates de souvenirs et des strates de poussières avant de pouvoir seulement faire un mouvement ?
Nous avions si peur, alors, et nous étions si courageux pour affronter nos peurs : "Souvenirs lointains mais restés vivants, j’ai gardé en mémoire mes terreurs enfantines. Elles furent multiples. L’obscurité créait des monstres dont je voyais les grimaces hallucinantes et le sommeil ne pouvait venir sans la lumière de l’ampoule du plafond que je laissais allumée toute la nuit." Et puis les monstres se retirent, et il ne faut plus aucun courage à l’adulte pour aller retrouver ses insomnies dans son lit. Du moins, il ne lui faut pas le dixième du courage de l’enfant.

Le texte retrouve des impressions enfouies de l’enfance, des impressions dont l’âge adulte nous éloigne, nous écarte, au loin desquelles il nous emmène. Il y a cet écart repéré, ressenti, traversé jusque dans l’usage du langage : "Les parents allaient et venaient de la cuisine à la chambre du grand-père où nous l’entendions gémir. Les grandes personnes essuyaient des pleurs et quand « tout » fut « fini », elles déclarèrent que c’était une « délivrance ». Ce terme désignait un jeu qui était pratiqué dans la cour de récréation de l’école. Nous, les enfants, nous n’avions pourtant aucun point commun avec les adultes."
Cette expérience que tous les enfants font, régulièrement, successivement, de ce qu’ils ne comprennent pas du monde des adultes, de ce qu’ils n’habitent de ce monde, dans l’étrangeté des mots des adultes. Et puis un jour les mots cessent d’être étranges et on cesse d’être enfants, ou bien : on cesse de les utiliser autrement que les adultes, et on devient comme eux.

Et puis, comme une balle de Jokari, l’enfance nous revient dans les phrases de Françoise Gérard. Précise. Vive. En mouvement.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 31 mai 2013.



|Dialogues des bords des mondes|
Ma mère est lamentable, de Julien Boutonnier
46 villes, bourgs & autres lieux, de Nathanaël Gobenceaux
Ligne. Ligne, rémanence, impasse, de Michèle Dujardin et Sébastien Écorce
Naturaliser l’esthétique ?
Pour un septième art ?, de Jean-Yves Chateau

mots-clés

Follow IsabelleP_B on Twitter

vos commentaires