On n’est jamais absent, Christophe Grossi


Écrire sur le net, c’est aussi écrire parmi les auteurs du web, et créer des nœuds de lecture et d’écriture, qui sont des liens de lecture et d’écriture. J’ai eu envie d’en dire un, en particulier, qui s’est noué avec la série "On n’est jamais absent" de Christophe Grossi, sur son très beau site Déboîtements.

Christophe Grossi écrit, dans "On n’est jamais absent", 3 : "Presque trois mois plus tard, On n’est jamais absent résonne toujours." Et des jours plus tard, et je ne doute pas qu’il sera possible et vrai de dire, des mois plus tard, cette phrase résonne toujours en moi.
Il est suffisamment étonnant que l’écho des phrases rejoignent le réel et vienne se planter en lui, pour que j’aie voulu le souligner aux bords des mondes.

"On n’est jamais absent, pourtant je ne suis pas là ou plus là." C’est peut-être parce que personne n’est jamais absent, ou parce qu’on s’en tient à l’absence des autres qu’on n’est plus là. C’est peut-être parce qu’à un moment on traverse le monde en compagnie des absents.
J’aurais pu poser ces questions à Christophe, avoir envie d’en discuter avec lui, par mail, d’ailleurs j’y ai pensé, bien sûr. Mais je ne crois pas à la superposition et à la coïncidence exacte de l’auteur et de l’individu. Ces questions-là deviennent intimes si on les pose par mail, ou dans une conversation, et cessent de l’être, ou le sont autrement, si on les pose dans l’espace d’internet où nous sommes ce que nous écrivons. Où nous ne sommes que ce que nous écrivons. J’aime ces jeux de distance entre soi et soi, dans l’écriture. C’est en ce sens que l’écriture nous permet de nous construire, et de nous reconstituer après l’éparpillement de nous que produit le réel. C’est en ce sens aussi que je ne suis pas le je des bords des mondes.

De nouveau, le texte rejoint le monde. C’est sans doute ce qui se passe partout dans toute la littérature et dans toute l’écriture, philosophique aussi. Mais il y a des moments, des phrases, des lieux, des endroits où cette conjonction est époustouflante. Et cette absence à soi que cisèle Christophe Grossi s’exprime, je crois, ici, dans ce type de "déboîtements", un pas de côté : "Il me tarde de rentrer chez moi alors que je n’ai pas choisi le trajet le plus rapide." C’est bien là qu’on la repère. Ce pourrait être d’ailleurs ce que Davidson désigne comme un phénomène d’acrasie : "j’ai toutes les raisons de faire x et néanmoins je fais y". Soyons clairs, on ne sait pas si l’acrasie existe. Je ne veux pas en débattre ici. Mais c’est peut-être d’elle qu’il est question, dans ces pas de côté que nous faisons, dans ces sorties de route de nous-mêmes, dans cette absence de nous à nous-même.

Est-ce parce que nous sommes absents à nous-même, scindés, déboîtés que "je ne supporte pas d’être photographié", nous ne supportons pas d’être photographié ? Le cliché nous fixe, nous perfore, voudrait nous obliger à coïncider avec nous, et nous savons bien que, même si le portrait dit le contraire, nous ne coïncidons pas avec nous-mêmes. Jamais. Que nous sommes en compagnie des absents. Que nous ne sommes pas ce que nous sommes, et que le cliché nous renverra autre chose de nous parce que nous ne sommes pas ce que nous sommes.

On en arrive alors à nouer un étrange paradoxe. Les absents ne sont pas absents, ils sont présents autour de nous, ils nous entraînenent dans leur absence, et nous qui sommes présents, sommes traversés, enveloppés, entourés d’eux, et donc infiniment plus absents, infiniment plus usés que les absents eux-mêmes. Nous les croisons dans un chiasme ontologique qui nous déchire et nous scinde.
Cette phrase, "On n’est jamais absent" résonne dans toute la série qui est en ce moment au centre des bords des mondes : L’EdKDaBdM. Parce que je refuse l’absence des absents et m’arc-boute contre leur effacement, tente de le rejoindre, tente de le rejoindre pour éviter qu’ils ne s’efffacent, cherche le même effacement qu’eux pour ne pas les perdre. Je ne suis pas le je des bords des mondes.

Je rejoins Christophe Grossi dans ce trajet en ville à distance de soi et je lui laisse le mot de la fin, puisque nos deux textes coïncident et se rencontrent ici, très exactement ici : "Contrairement à ce qu’avait dit cet homme en début d’année, je crois que je suis souvent absent et que ces images où les mouvements sont figés me rappellent que les absents, les partis pour de bon, ont beau être présents en moi, ils manquent, parfois atrocement."



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 4 mai 2013.



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