Ratures numériques


Il est très difficile de mettre ses pas dans ceux d’un autre, et plus difficile encore et risqué quand cet autre est Jean-Yves Fick. Mettre ses mots, mettre ses pas, c’est tout un. Ce billet des bords des mondes est donc hautement acrobatique. On me pardonnera s’il échoue à dire ce que j’aurais aimé lui faire dire. Mais c’est aussi à cela que sert la publication des billets, à suivre sa progression, à vérifier qu’on est en mouvement et à faire le point sur la direction qu’on suit.

Je me demande, je ne suis pas la seule, ce que le numérique modifie à notre écriture, et sans doute J.-Y.F. explore une modification. Elle ne cesse de surprendre. L’étonnement, je l’ai déjà évoqué, est un bon marqueur des moments où nous devons nous arrêter et prendre le temps de réfléchir. C’est le marqueur très sûr de ce que le monde peut nous apporter quelque chose.

On pourrait dire que J.-Y.F. met en ligne des textes raturés. Disons que, dans la saisie du texte dans ce qu’il a de phénoménal, ce qui apparaît, au sens propre sous les yeux, ce qui se donne comme visible avant même le lisible, avant toute tentative de lecture, ce qui est manifeste est la phénoménalité raturée.

Ratures et césures, matérialisées dans le texte. C’est-à-dire : ce que l’on efface du texte, avant sa mise en ligne, avant sa publication, laissé dans la matière du langage et lui rendant toute son épaisseur. Le texte non pas lisse, et poli comme une nacre artificielle (ce que nous faisons tous) mais affirmant, à travers les signes qu’il traverse et qui le traversent, le silence duquel il émerge.
Je crois que c’est là une dynamique intense et étrange : non pas seulement la parole prise, en équilibre au-dessus du silence, s’affirmant comme définitive, mais la phrase peu à peu se levant dans le silence auquel elle s’arrache. Comme, lorsque nous marchons, nous nous arrachons à l’immobilité. S’arracher à l’immobilité et au silence. Se mouvoir et parler. C’est tout un, pour quoi il faut un point fixe, selon Aristote, et ce point fixe ne peut être que l’âme.

C’est bien "ce pas infime" qui laisse sa trace dans toute une neige rendue à son silence. Elle ne crisse même pas sous le pas, ou à peine, comme la vérité anté-prédicative du corps est silencieuse et présente dans les phrases. Il y a le mouvement du corps, sa présence dans le monde, son mouvement, et le silence auquel il faut l’arracher pour que soit possible le premier mot d’une phrase. Il faut traverser le silence et l’immobilité pour que soit possible le premier mot d’une phrase.

L’espace qui s’ouvre dans le texte n’a alors plus besoin d’être dit. Il peut s’effacer. Disparaître sous la rature comme il disparaît sous la neige et pourtant participer de l’immense. La rature laisse implicite tout en le disant, dans un mouvement qui est aussi la complexité même de notre pensée, tout ce que le dire entraîne avec lui de pensées. Il en vient à tenir là, au creux des mots, entre eux, le silence dont il émerge. Tout ce qui disparaît du texte est en lui. Tout ce qui retourne au silence n’est pas annihilé mais porté par les phrases.

J.-Y.F. alors déploie son dire aux limites les plus tendues du langage et du silence.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 11 décembre 2012.



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