Rejoindre le lieu de la pensée a commencé sans qu’on le sache, et demandait rien d’autre que de se couler d’un mouvement descendant le long de l’oblique du crayon. Descendre selon l’inclinaison du stylo ou du crayon, regarder se former les possibilités des mots, aligner les lettres et leurs méandres réguliers, monter, descendre, appuyer sur la courbe, regarder la tâche sur le papier, indifférente aux lignes du cahier, indifférente à la tension de l’esprit et de la main, la dupliquer sur le buvard, regarder en miroir, la tâche, l’écriture dans le brouillon.
Il était presque impossible encore de savoir. Il y avait la fascination silencieuse de la main, essayant les courbes et les entrelacs. La tension immobile de l’esprit, et l’axe de l’encre sur l’horizontale du papier.
Puis les gestes se sont déliés, puis ils ont aligné les lignes et les autres, boustrophédon à moitié silencieux de l’impatience de la pensée, se contenant, se modelant, ils ont trouvé leur rythme propre, boustrophédon à moitié effacé de tout ce qui s’impatientait de soi, et tentait de se dire, tendait à se dire, sans tout à fait y parvenir, boustrophédon à moitié perdu de s’apprendre et de chercher les cheminements possibles.
Et toutes ces feuilles, écrites, noircies, apprises, rayées, froissées, entassées, oubliées, retrouvées, tous ces entassements de matière fine et pâle, à la trame identique, dont le seul point commun avait été :
l’oblique de la pensée se déposant sur l’horizontale de la page, presque exactement sous la verticale du regard.
Et le cheminement obscur et complexe dont l’étirement dans l’espace de la page ne rendait pas le moins du monde la complexité hésitante.
Impact de la pensée dans l’espace de la page. Et quelque chose comme la certitude du geste, à défaut de toute autre certitude.
Au fur et à mesure que la pensée avance, l’intermittence du point d’insertion, imperturbable et patient, attendant d’être rejoint, toujours à cette distance minimale rendant impossible de le rejoindre tout à fait, l’intermittence de sa présence se déplace sur la ligne, recule sous la poussée de l’écriture et de la pensée, suit parfaitement l’horizontale que la main autrefois tremblait, inclinait, remontait, jusqu’à ce qu’il redescende d’un espace exact, toujours le même, pour aligner un autre cheminement dans la pensée, une autre très légère avancée contre le silence de l’espace indifférent, dans le silence de l’espace indifférent.
Suivre la ligne jusqu’à la suivante. On n’en aura jamais fini d’avancer dans le silence.
1ère mise en ligne et dernière modification le 26 septembre 2012.
