2. Ce que nous payons à la bêtise


Nous sommes en train de payer un tribut à la bêtise avec le Manifeste des 451. Et il n’est pas étonnant que nous le payions.

Notre pensée de la technique, je veux dire, celle qu’on entend, celle qu’on lit sous la plume des journalistes, celle à laquelle il faut faire semblant de souscrire si on veut être philosophiquement correct est restée à un niveau de méfiance à l’égard de la technique alors qu’il faut bien se rendre à l’évidence : la technique traverse tout notre rapport au monde.

Platon pensant notre insuffisance naturelle nous allouait la technique, dans le mythe d’Épiméthée, pour pallier les manques qui nous sont naturels. Aristote pense l’homme comme un animal politique, c’est-à-dire un être en devenir. Et Hume pense même que notre nature est monstrueuse et vouée au déséquilibre que seule la vie en société pourra apaiser : nous désirons plus que nous ne pouvons. Donc nous avons besoin des autres. C’est un modèle libéral, évidemment. Auquel nous avons préféré la ligne de lecture de Rousseau, contempteur du luxe, défenseur au plein cœur du XVIIIème siècle de la frugalité que nous croyons retrouver avec la déconsommation. La question de la technique est évidemment une question éminemment, essentiellement politique.

À cette ligne de lecture, s’en superpose une autre. Nous croyons, depuis l’Antiquité, que le naturel est le nécessaire. Que toutes formes naturelles sont nécessaires. Alors que les formes construites par l’homme seraient artificielles donc arbitraires et, encore un glissement de plus, nous ne sommes plus loin du but : injustes.
D’où la résurgence incontrôlée, dans les débats, de références qui en fait n’ont rien à y faire, mais qui sont utilisées, sans aucun respect de la mémoire, pour clore le débat. Comme cette image de la destruction par les bombes allemandes d’une bibliothèque à Londres pendant la seconde guerre mondiale pour contester l’édition numérique.

Or le naturel n’est pas nécessaire et l’artificiel n’est pas arbitraire. Les formes naturelles peuvent être arbitraires. Et les formes artificielles que l’homme élabore dans cette dimension sont intrinsèquement liées à sa nature. C’est ce que montre Jean-Marie Schaeffer dans La Fin de l’Exception humaine.

Cela signifie qu’il faut renoncer à des conceptions archaïques et politiquement correctes de la technique. Cela m’éclaire sur le rôle des philosophes dans la société. Sur la clarification des concepts qui leur est demandée. Et sur l’urgence qu’il y a à penser la technique justement.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 7 septembre 2012.



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